Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/"Neue Sachlichkeit Schweiz" ou le réalisme des années 20

Crédits: Niklaus Stöcklin/Pro Litteris/Museum Oskar Reinhart, Winterthour

Quand on lui dit «Neue Sachlichkeit» (ou «nouvelle objectivité»), l'amateur d'art pense immédiatement à l'Allemagne des années 20. Lui passent devant les yeux des tableaux d'Otto Dix pleins de prostituées peinturlurées, de mendiants infirmes et de spéculateurs aux gros ventres. Ou alors, ce sont des portraits de Christian Schad, situés dans le Berlin interlope des boîtes de nuit (1). La Suisse, comme l'Italie mussolinienne du reste, n'a pourtant pas échappé à ce courant se situant quelque part dans le «retour à l'ordre». La figuration revenait en force après le conflit, avec des références évidentes aux primitifs de la peinture. Quinzième-seizième siècles. On a même alors revu de la tempera et des supports en bois.

Evidemment, la «Neue Sachlichkeit» helvétique, qui fait depuis quelques jours l'objet d'une grande rétrospective au Museum Oskar Reinhart de Winterthour (désormais jumelé au Kunstmuseum, dirigé depuis juillet par Konrad Bitterli), reste plus sage. Bâle ou Zurich sont loin du Berlin trépidant des années folles. La critique sociale apparaît du coup plus voilée. Le constat moins amer. Cela tient aux artistes, certes, mais aussi au milieu ambiant. Passée la fameuse «grève générale» de novembre 1918, quand la Suisse a paru quelques jours basculer dans le communisme, tout est rentré dans l'ordre bourgeois. Le pays n'avait pas connu la guerre. Il ne vivra pas la chute de sa monnaie. Alors que le franc, créé en 1850, est resté ferme jusqu'en 2017, le mark s'est effondré d'un coup en 1923. Le pain a fini par coûter plusieurs milliards la miche, tandis que prospéraient les premières cellules nazies et le chômage. Voilà qui constitue, au propre comme un figuré, une autre toile de fond!

Des débuts suisses précoces 

Les Suisses ne s'en sont pas moins montrés précoces. Il suffit de bien lire les dates, ainsi que Charles-Henri Favrod le préconisait à l'Elysée lausannois avant de parler d'histoire de la photographie. En 1917, Niklaus Stöcklin a 21 ans quand il réalise l'immense «Casa rossa». Cet étrange paysage possède toutes les caractéristiques d'un courant qui ne s'est jamais érigé en mouvement. Le Bâlois a cinq ans d'avance sur les Allemands. Lorsque le même peintre réalise son saisissant «Vostellung» en 1920, où un voyeur unijambiste regarde sous l’œil d'étranges bestioles une jeune fille couchée sur son lit dans une architecture de ruine, il possède déjà la technique lisse et l'esprit rebelle des surréalistes. Or le Surréalisme a officiellement vu le jour en 1924. 

Alors pourquoi Stöcklin est-il resté une gloire régionale? Par ignorance. Par concentration abusive de son oeuvre en Suisse alémanique. Parce que l'homme s'est commis avec la publicité. Un art mineur. On lui doit pourtant, comme le rappelle aujourd'hui le Museum Oskar Reinhart, quelques chefs-d’œuvre du genre, avec ceux de son compatriote Otto Baumberger. Il suffit de penser à l'affiche de 1923 pour les vêtements PKZ. L'étiquette du col retourné et un petit bout de manteau à chevrons lui suffisent pour tout dire. La «nouvelle réalité», c'est aussi celle des choses matérielles.

Contagion en Suisse romande 

Mort en 1982, Stöcklin n'est évidemment pas seul, même s'il occupe aux cimaises une place importante. Il y a en tout seize plasticiens, n'appartenant pas forcément à l'aire germanophone. Le genre a essaimé en Suisse romande, et en particulier à La Chaux-de-Fonds avec les quatre frères Barraud. Le plus doué d'entre eux, François, disparu à Genève alors qu'il avait à peine 35 ans, constitue du coup la seconde vedette de cet accrochage à la mise en scène par ailleurs un peu sage. François est un adepte forcené de l'autoportrait, le plus célèbre («Le mélancolique») le montrant tenant un crâne. Comme sa fratrie, il maîtrise parfaitement la technique à l'ancienne. Mais (est-ce l'esprit francophone?) tout demeure ici sans folie 

Outre l'affiche, qui occupe un corridor puisque les accrochages hors Fondation Reinhart débordent aujourd'hui dans tout le bâtiment, il y a le dessin. Une salle entière. Immense. C'est le mode favori, voire unique, de certains des artistes choisis. Deux noms dominent ici. Le premier, Johannes Robert Schürch, correspond à l'esprit berlinois. Anarchisme. Contestation sociale. Satire violente. Le second, Eugen Zeller, qui utilise symptomatiquement le crayon et non la plume, se révèle moins évident. Plus feutré. Il demande à se voir regardé de près afin de découvrir sur une petite surface toutes sortes de dissonances. Ils s'agit là de révélations, dans la mesure où les deux hommes ne possèdent toujours qu'une audience limitée.

Les frontières du genre

Il demeure difficile de fixer des frontières à un genre qui s'est toujours voulu libre. Les commissaires ont été plus généreux que d'autres l'eussent été à leur place. Avec Adolf Dietrich, l'esprit se rapproche des peintres naïfs. Théodor Barth sort souvent du cadre. Wilhelm Schmid, avec son immense «Luna» dénudée de 1920, regarde du côté des expressionnistes les plus agressifs. Je veux bien qu'il y ait plusieurs demeures dans la maison du Père, ainsi que le dit la Bible, mais tout de même... En revanche, Eduard Gubler, le frère de Max, reste tout à fait dans le ton. Un peu de médiéval. Des audaces modernes. Des incongruités. Un métier bien lisse. Mais après tout, c'est là MA définition de la «Neue Sachlichkeit». Et puis peu importe, pour finir. Il s'agit de toute manière d'une exposition à voir absolument. 

(1) Christian Schad a vécu à Genève de 1916 à 1920.

Pratique 

«Neue Sachlichkeit Schweiz», Museum Oskar Reinhart, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu'au 14 janvier 2018. Tél. 052 267 51 72, site www.museumoskarreinhart.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Pro Litteris/Kunstmuseum, Winterthour): Une paysage bâlois de Niklaus Stöcklin de 1920 environ. Une étrange réalité.

Prochaine chronique le mardi 19 septembre. Olivier Varenne installe sa galerie aux Bains.

 

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