Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WINTERTHOUR/Jean Fautrier reçoit l'hommage du Kunstmuseum

Crédits: Jean Fautrier/Pro Litteris, Kunstmuseum, Winterthour, 2017

Au départ, il y avait trois poires. Pas bien mûres, il est vrai. Ces fruits verts, au sens littéral du terme, ornent le tableau acquis par le Kunstmuseum de Winterthour en 1970. L'institution, qui n'avait pas encore été reprise par Rudolf Koella, restait pourtant léthargique à cette époque. Il faudra attendre 1973 et l'arrivée du nouveau directeur, plus un fabuleux coup de chance, pour que le musée prenne son envolée. Cette année est en effet aussi celle du legs Clara et Emil Friedrich-Jezler, qui fera entrer dans le bâtiment aussi bien Piet Mondrian que Fernand Léger ou Paul Klee. 

J'ai oublié l'essentiel. Les trois poires sont signées par Jean Fautrier (1898-1964), dont le musée vient par ailleurs de s'offrir toute une série des dessins en 2016. Le Français ne fait pas partie des superstars du XXe siècle. Des «titans de l'art moderne», pour parler de manière pompeuse. Il s'agit d'un artiste plus discret, plus secret, plus austère surtout, que l'on retrouve pourtant dans les meilleures collections. L'homme cautionne un goût exigeant et difficile. Les heureux propriétaires de ses œuvres savent qu'ils ne réalisent pas avec elles des spéculations sensationnelles. On ne verra jamais de Fautrier chez les nouveaux riches. Un signe ne trompe pas. Une bonne partie de sa création se trouve par ses soins (des dons ou des legs) conservée au Musée d'art moderne de la Ville de Paris et à celui de Sceaux, et non pas au Centre Pompidou.

Une occasion rare 

Le Kunstmuseum propose en ce moment une rétrospective Fautrier. L'occasion est à saisir. C'est à mon avis la première en Suisse depuis l'accrochage de la Fondation Gianadda en 2004-2005, puis celui (plus modeste) proposé par la galerie Interart de Genève, aujourd'hui disparue. L'exposition se déroule dans la nouvelle aile de l'institution sur des murs si blancs qu'ils donnent l'impression de dégager une odeur de détergent. C'est un peu dommage. D'une part, Fautrier reste l'auteur de petits, voire de très petits tableaux. Ils flottent dans l'espace. De l'autre, toute sa première période propose des toiles presque noires, d'où se dégagent un lapin écorché ou un mouton suspendu au crochet d'abattoir. Contraste abusif. La vision du monde restera d'ailleurs toujours sombre chez ce semi-figuratif. Il se fera connaître juste après la guerre par ses «otages» et reviendra sur le devant de la scène en 1956 avec ses «partisans» de la révolte écrasée à Budapest par les Soviétiques. 

Fautrier est donc né en 1898. Enfant naturel. Son père disparaît quand il a neuf ans. Sa mère émigre en Angleterre. Le déplacement aura une suite picturale. Le débutant doit être le seul disciple français de Walter Sickert (1860-1942), dont toute une presse sensationnaliste a voulu faire Jack L'éventreur dans les années 1980. Sickert a assuré le lien de la peinture anglaise avec l'art moderne continental. Il s'agit d'un artiste essentiel, n'ayant jamais fait l'objet d'un hommage en France ou en Suisse. Fautrier lui doit beaucoup. Il continue à apprendre à Paris. Une figuration brutale qui débouche sur les noirs. Dommage que l'extraordinaire «Sanglier écorché» n'ait pas fait le voyage de Paris à Winterthour.

Otages et partisans

Fautrier a longtemps peint de manière discontinue, comme son contemporain Jean Dubuffet. Faute de moyens, de galeriste, de clientèle, il a été avant 1939 professeur de ski ou directeur d'hôtel en montagne. Le Parisien revient dans la capitale pendant la guerre, où les premiers «Otages» naissent en écho à l'horreur des temps. Il est arrêté par la Gestapo en 1942. L'artiste est tiré de prison par Arno Brecker, le sculpteur préféré d'Hitler, qui paie la caution. Brecker avait fréquenté à Paris les avant-gardes dans les années 1920. C'est en 1945 la révélation des «otages» chargés de matière à la galerie Drouin (qui travaille aussi avec le «scandaleux» Dubuffet). Les réactions demeurent loin de se révéler toutes positives, même si l'écrivain Jean Paulhan crie au génie. Le choc choque. Fautrier ne s'en impose pas moins, jusqu'à se voir primé à la Biennale de Venise en 1960. Les Américains l'apprécient alors davantage que ses concitoyens. 

L'exposition actuelle appraît bien faite. Dans le parcours, qui couvre toute la carrière avec un accent bienvenu sur l'immédiate avant-guerre et les natures mortes de la fin des années 1940 (flacon, bobines, boîtes...), il y a de la place pour la sculpture. Fautrier a modelé des bronzes très torturés. La Fondation Beyeler possède un belle suite de tirages. Elle lui a été donnée il y a quelques années par la Collection Renard. L'artiste n'était à l'époque pas représenté dans cet ensemble de prestige, tourné vers les «phares» du XXe siècle. Fautrier serait plutôt du genre falot dans la tempête. D'ailleurs nombre des ses paysages de la fin des années 30 possèdent des tonalités d'orage.

Pratique 

«Jean Fautrier», Kunstmuseum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 12 novembre. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert le mardi de 10h à 20h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Pro Litteris/Kunstmuseum, Winterthour) "Composition aux poires", de 1927. La tableau a éél un peu recadré.

Ce texte se voit immédiatement suivi par un second sur une autre présentation du Kunstmuseum de Winterthour.

Prochaine chronique le vendredi 8 septembre. Le Kunsthaus de Zurich se penche sur l'art populaire sicilien.

 

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