Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Winterthour salue le "Frozen Gesture" de la peinture contemporaine abstraite

Le Kunst Museum montre seize artistes. Ils ont en commun un coup de pinceau très visible. Un peu austère, l'exposition se révèle très bien faite.

L'affiche, avec le tableau emblématique de Roy Lichtenstein.

Crédits: Kunst Museum, Winterthour 2019. Le tableau Estate Roy Lichstenstein, Pro Litteris Zurich 2019.,

Quand il est question d'un peintre, on parle en général de son coup de pinceau. Seulement voilà! Durant le plus clair de l'histoire de l'art, ce dernier est demeuré invisible. Les conventions voulaient que le créateur laisse aussi peu visible que possible le passage de sa main. D'où une création lisse. Le feu du dessin et de l'esquisse s'étaient perdus. Au XVIIe déjà, il a cependant existé des tableaux «dissidents». Pensez aux portraits de Frans Hals, où chaque intervention du Hollandais se remarque. Avec une réaction rapide, du reste. La «peinture fine» des Néerlandais de la fin du siècle est venue rappeler non seulement les règles, mais une vérité évidente à l'époque. Les amateurs achetaient non seulement le talent, mais le temps de l'artiste. Or une toile «jetée» donnait l'impression d'un ouvrage trop rapidement fait.

Le XVIIIe, puis le XIXe siècle ont connu les retours, de plus en plus insistants, d'un art où chaque coup de pinceau restait évident pour le spectateur. Des Vénitiens comme Giovanni Antonio Pellegrini, des Français dont Jean-Honoré Fragonard ont donné des œuvres où un œil même peu attentif sent la hâte et la fougue. Des portraitistes mondains sont allés encore plus loin dans l'Angleterre des années 1780. Chez Thomas Gainsborough et chez Tomas Lawrence, il serait intéressant de mesurer avec un centimètre (avec des indications en pouces, pour faire couleur locale!) quelle longueur et quelle largeur exactes mesurent les traits les plus audacieux. Je mise parfois pour l'équivalent de 40 centimètres, seul le visage étant terminé, de manière aussi serrée que flatteuse, pour la satisfaction du modèle. Puis sont venus les impressionnistes...

La vision actuelle

Ce préambule me sert à vous parler aujourd'hui de «Frozen Gesture», qui se déroule jusqu'à la mi-août au Kunst Museum de Winterthour, dans l'aile contemporaine dessinée par les architectes suisses Annette Gigon et Mike Guyer (1). Comme le titre anglophone le suggère, il s'agit cependant là d'une exposition d'art contemporain. Les choses commencent donc comme si ce qu'on appelait jadis «la touche» constituait une nouveauté, découverte après 1945. Pour tout dire, l'ensemble se voit placé sous le signe de Roy Lichtenstein. Winterthour a emprunté de l'Américain une vaste toile de 1965 au Kunsthaus de Zurich. Elle représente, sur l'habituel pointillé gris rappelant l'origine imprimée de l'inspiration de Roy, un grand trait de peinture jaune dont coule quelques gouttes. Un hommage pour le moins ambigu à l'abstraction lyrique qui régnait alors encore aux Etats-Unis. Le pop-artiste a en réalité méticuleusement tracé et colorié le fameux trait. De là vient peut être l'adjectif «Frozen» accolé au titre. Effectivement, la chose a l'air de sortit du congélateur.

"Ohne Titel", 2011, de Katharina Grosse. Photo Galerie Nächst St Stephan, Pro Litteris, Zurich 2019.

Le Lichtenstein tutélaire, qui joue ici les jeunes grands-pères, vient couvrir une production récente. Il y a bien sûr là des Gerhard Richter. La version abstraite de ce caméléon de l'art contemporain, of course. C'est un ami de la maison, très lié avec l'ancien directeur Dieter Schwarz. Certaines de ces peintures sont des fixés sous verre. La chose leur confère un brillant et miroité. La chose vaut aussi pour la suite de Christoph Rütimann. Un homme que l'on a beaucoup vu à Genève dans les présentations de la galerie Skopia. Rütimann préfère prudemment l'acryl. Incassable!

En milieu de carrière

La sélection préparée par Konrad Bitterli, qui a pris la succession de Schwarz à la tête du Kunst Museum, comprend cependant nombre d'autres noms, pas forcément connus. Il y a en tout seize personnes aux murs, chacune représentée par plusieurs travaux. A part Christine Streuli, qui est de 1975, elles appartiennent à des générations sinon anciennes du moins en milieu de carrière. Les plus jeunes sont des quinquagénaires. On peut donc dire que cet accrochage est conçu avec un certain recul. Amateurs d'art émergent s'abstenir! Après tout, il y a déjà un certain temps que nous voyons la production de Katharina Grosse, de Jonathan Lasker, de David Reed (qui bénéficie ici en outre d'une importante sélection de dessins), de Pia Fries ou de Franz Ackermann. Sans parler de ce Bernard Frieze qui fait aujourd'hui l'objet d'une importante rétrospective sur la mezzanine du Centre Pompidou. Frieze reste l'un des ares Français à audience véritablement internationale.

L'ensemble offre pour le moins le mérite de la cohérence. C'est à qui donnera, sur des toiles de préférence énormes, les plus violents coups de pinceau. La présentation reste comme toujours ici sèche. Les toiles seules, accrochées sur des murs blanc de blanc. Un éclairage naturel uniforme. Pas de texte. Des cartels réduits au minimum. Le visiteur doit se contenter de fiches de salles, par ailleurs bien faites, disponibles en allemand et en anglais. Je dis bien «le» visiteur. Au singulier. De manière pour moi incompréhensible, le lieu connaît depuis longtemps un net problème de fréquentation. Nous n'étions que trois le dimanche après-midi où j'ai passé par là. Les collections permanentes du Kunst Museum, aujourd'hui réparties sur deux sites, se révèlent pourtant attractives, avec un exceptionnel ensemble moderne et contemporain allant de Vincent Van Gogh à Agnes Martin. Peut-être faudrait-il consentir un petit effort en direction du public...

(1) L'annexe Gigon-Gujer a été construite, je vous le redis encore une fois, pour une somme dérisoire. Moins de cinq millions. Ces gens-là ont le téléphone. Pourquoi la Ville de Genève ne leur passerait-elle pas de temps en temps un coup de fil?

Pratique

«Frozen Gesture», Kunst Museum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu'au 18 août. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au samedi de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."