Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Winterthour présente la photo d'Evelyn Hofer. Une (presque) inconnue à redécouvrir

Morte en 2009 à 87 ans, la femme a beaucoup travaillé aux Etats-Unis pour "Life" ou "Harper's Bazaar". La Fotostiftung met également en valeurs ses racines suisses.

Evelyn Hofer a très tôt pratiqué la couleur, la poussant comme ici au maximum.

Crédits: Succession Evelyn Hofer, Fotostiftung, Winterthour 2020.

Pour le «New York Times», c’était «la plus célèbre des photographes inconnues d’Amérique.» Comprenez par là qu’Evelyn Hofer (1922-2009) ne s’est jamais fait connaître de nom par le public. Ce dernier gardait pourtant nombre de ses images dans l’œil, qui constitue une forme de mémoire. Il faut dire que l’artiste a produit pour nombre de magazines, dont les prestigieux «Harper’s Bazaar», «Life» ou «House & Garden». Elle a également réalisé un nombre considérable de livres, notamment sur des villes et des pays. Ce genre d’ouvrages était très à la mode dans les années 1960. Pensez à ceux de William Klein. Evelyn a ainsi donné trois albums d’anthologie. Au New York de 1965 avait succédé le Washington de1966, puis le Dublin de 1967.

Evelyn Hofer dans les années 1960. Photo Wikipédia.

Présentés sagement dans une vitrine, ces trois bouquins se retrouvent par ailleurs largement représentés aux murs de la Fotostiftung Schweiz de Winterthour. Un strapontin du Fotomuseum de la ville, même si les deux institutions font chambre (et même sites) séparés. Originairement installée au Kunsthaus de Zurich, où elle jouait les cinquièmes roues du char, la fondation abritant les Suisses se sent plus à l’aise dans le contexte d’un musée voué au 8e art. Elle y possède notamment de vrais locaux, permettant comme ici une belle rétrospective. Organisée avec l’«estate», qui se trouve à Munich, et une galerie de Bochum, celle-ci vise à mettre en valeur une femme ayant donné dans tous les genres. D’où une répartition thématique, et non chronologique. Il y a du coup très peu de choses des débuts et à peu près rien de la fin. Le parcours va grosso modo des années 50 à la dernière décennie du XXe siècle. Un choix dû à la commissaire Susanne Beidenbach.

Une vie mouvementée

Mais qui est Evelyn Hofer? Il faut vraiment que je vous raconte. La fillette voit le jour dans une famille juive allemande en 1922. C’est la fuite en 1933, direction Genève. Les Hofer partent ensuite pour Madrid. Une mauvaise idée. La Guerre d’Espagne va éclater. C’est du coup Mexico, puis les Etats-Unis. Tentée par la peinture, ce qui se sentira toujours dans sa production argentique, Evelyn passe vite à la photo. Apprentissage à Zurich (avec Bettina et Hans Finsler) comme à Bâle (chez Robert Spreng). La vie professionnelle commence ensuite, essentiellement aux Etats-Unis. Mais avec beaucoup de voyages. La photographe passe ainsi ses étés à Soglio, dans les Grisons, ce qui donnera lieu à une superbe série de portraits en1991. Rien de surprenant à cela. Le visage humain intéresse depuis toujours Evelyn Hofer. La chose lui joue du reste des tours lors des séances de mode. Les plus lucratives. Les éditeurs lui reprochent de donner davantage d’importance aux expressions des mannequins (moins impersonnels à l’époque qu’aujourd’hui) qu’aux robes.

L'une des natures mortes, très picturales, d'Evelyn Hofer. Photo Succession Evelyn Hofer, Fotostiftung, Winterhour 2020.

Evelyn Hofer travaille avec un matériel lourd. Sa pellicule reste le quatre pouces sur cinq. Elle produit donc d’énormes négatifs, très vite en couleurs, utilisant au moment du tirage le défunt «dye transfer». L’Allemande naturalisée Mexicaine fait ainsi partie des pionniers du genre, à une époque où seul le noir et blanc fait artistique. Ses clichés très travaillés anticipent de plusieurs années sur ceux, spontanés, de William Eggleston, montrés en 2015 à l’Elysée lausannois. La femme aime ce qui reste soigneusement posé. Composé. La peinture refoulée comme médium revient en force dans ses natures mortes aux fruits. Il n’y a chez elle aucun mouvement. Le résultat se situe à l’opposé de l’image volée. Du «snapshot». Chacun sait pourquoi il est sur l'image et ce qu’il doit faire. La chose vaut aussi bien pour les piliers de bars sordides du Bowery que pour une brochette de hauts gradés de l’armée américaine. Même traitement pour tout le monde. Un effet de frontalité. De durée. Les gens nous regardent en pleine conscience de ce qui leur arrive.

Irlande et Pays de Galles 

En principe, Evelyn Hofer ne porte pas de jugement. Elle se contente de refléter une personnalité, même en son absence physique. Je pense ici aux images de l’atelier d’Alexander Calder dans le Connecticut ou au reportage,commandé par «Stern» en 1992, sur les huit dépôts où Marlene Dietrich avait entassé plus de 100 000 objets personnels durant sa vie. Le moindre d’entre eux nous parle de celui, ou de celle, qui en fut le propriétaire. La Fotostiftung classe ces photos parmi les natures mortes. Elles tiennent pourtant un peu de l’autoportrait. «Ce qui me fascine avec Evelyn Hofer», disait son ami le peintre Richard Lindner, «c’est qu’elle portraiture tout et tout le monde. Peu importe que ce soit un être  humain, un arbre ou même une chaise.» 

Les rues de New York dans les années 1960. Photo Succession Evelyn Hofer, Fotostiftung, Winterthour 2020.

Cette neutralité, empathique tout de même, se voit cependant mise à mal par le contexte social. Il suffit de comparer les vues de New York et Washington dans les années 1960 de celles prises à la même époque en Irlande ou dans le Pays de Galles. La date est identique, et pourtant nous sommes dans une autre époque. Les mines de charbon du Royaume-Uni et une république le cul plongé dans l’eau bénite renvoient déjà au passé. La mutation reste à venir par rapport à une Amérique se voulant toute modernité. Il y a ici le même effet de choc temporel qu’avec les «petits métiers» photographiés en studio à Paris et à New York par Irving Penn durant la même année1950. New York possède une génération d’avance…

Saison féminine

Ce magnifique travail, aux antipodes ce ce qui se pratique aujourd’hui, prend place au Fotomuseum dans une programmation exclusivement féminine. De l’autre côté de la rue, dans le second bâtiment, il y a une présentation de photographes de guerre («Fotografinnen an der Front»). Elle va de la mythique Gerda Taro (1910-1937) à l’actuelle Carolyn Cole, née en 1961. C’est très bien. Très fort. Très juste. Je vous en parlerai un autre jour. L’exposition s’est également vue prolongée jusqu’à la fin août, alors qu’elle devait originellement se terminer en mai.

Pratique

«Evelyn Hofer, Rencontres», Fotostiftung, Fotomuseum, 44-45 Grüzenstrasse, Winterthour, jusqu’au 30 août. Tél 052 234 10 60, site www.fotostiftung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. Ne vous laissez par impressionner par l’affiche ou le site. Ils ont choisi, à mon avis, deux des images les plus faibles d’Evelyn Hofer. Evitez aussi les fins de semaine. La jauge n’est que de 30 personnes à la fois. En plus vous avez du travail! Il y a au moins six expositions intéressantes à Winterthour en ce moment.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."