Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

William Forsythe installe des cloches dans la nouvelle aile du Kunsthaus zurichois

L'oeuvre est sensée à la fois fédérer autour d'un élément traditionnel et proposer un parcours multi-sensoriel. N'oublions pas les sourds et les aveugles!

Le carillon.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2021.

Vais-je me faire sonner les cloches? Je n’en sais rien. Je risque cependant de devoir «entendre un autre son de cloche» après vous avoir raconté ce que vais vous dire. Nous sommes au Kunsthaus de Zurich. Le musée va, je vous le rappelle, inaugurer son extension sur le Heimplatz cet automne. Je vous ai parlé de l’édifice après une visite privée en décembre dernier. J’avais trouvé très beau le bâtiment blanc construit pour quelque 200 millions par l’Anglais David Chipperfield. Le public local aurait dû en juger dans les jours suivants. Rien ne vaut une vision personnelle. La chose ne s’est hélas pas révélée possible. La Suisse s’est refermée tout de suite après pour un nouveau confinement. Le pays restait moins verrouillé que les coffres de ses banques, certes. Mais il n’était plus question d’accueillir qui que ce soit au Kunsthaus.

William Forsythe. Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

C’est donc aujourd’hui, à la faveur d’une installation supposée artistique, que les Zurichois peuvent parcourir l’édifice. Oh, pas tout à fait en entier, et parfois dans le noir! L’intervention de William Forsythe, réglée par la commissaire Mijam Varadinis, se veut multi-sensorielle. L’Américain a placé dans certaines salles des cloches. Elles sont solidement fixées à des tréteaux, aux airs de potences. Très éloigné de celui de l’humour, «The Sens of Things» ne brille pas par la modestie. Aujourd’hui septuagénaire, l’ancien danseur a réuni là des sonneries venues d’églises déconsacrées. Il s’agit pour lui de rappeler l’importance qu’ont pu revêtir, dans les siècles passés, le glas ou le tocsin. Il lui fallait aussi répéter que, durant la Seconde Guerre mondiale, «plus de 100 000 cloches ont été fondues en Europe pour fabriquer des canons et des armes», même si ce n’était pas forcément chez les Bührle à Oerlikon. On sent toute la lourdeur du message. On ne doit pas beaucoup s’amuser le soir chez les Forsythe. L’aile Chipperfield se voit du coup changée en «oreille interne». Nul besoin de sortir vos «sonotones», même s’il y a là aussi quelques triangles. Le tout fait du bruit. Beaucoup de bruit.

Catalogue en braille

C’est sans doute cet élément sonore qui a poussé William Forsythe à passer au degré supérieur de la bien-pensance. Il ne suffisait pas de déclarer qu’»après une période d’intense fissuration sociale, une communauté peut renaître», la cloche symbolisant comme il se doit le clocher fédérateur. Il fallait n’exclure personne. C’est pourquoi la non-exposition se voit en priorité dédiée aux aveugles, ou plutôt aux «non-voyants». Et aux «non-entendants», autrement dit aux sourds. D’où des visites guidées et un catalogue comprenant comme troisième texte, après l’allemand et l’anglais, le braille. J’ai même noté une promenade en compagnie d’une aveugle écrivaine théologienne. Là on fait vraiment très fort, même s’il est vrai que nous ne quittons pas le sujet. Je ne vois juste pas le rapport de la cécité avec la nouvelle partie du Kunsthaus, qu’on devrait en principe découvrir de ses yeux (1). Mais sans doute ne suis-je pas assez politiquement correct pour cela.

Et une autre vue des cloches! Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

Le parcours permet de voir au passage les trois œuvres ayant déjà fait le voyage depuis le bâtiment principal. Elles se trouvent dans le gigantesque escalier. Le mobile d’Alexandre Calder a du coup l’air d’un petit lustre. La sculpture offerte comme «première pierre» par l’artiste Urs Fischer tient désormais du bibelot. Quant à la grande toile de Robert Delaunay, elle flotte sur le pallier où elle s’est vue disposée. La malheureuse se trouve de plus aujourd’hui sous cage vitrée. Par sécurité. Le verre utilisé multiplie les reflets. Afin de se recoiffer au passage, c’est idéal, bien sûr. Pour ce qui est de voir cette œuvre pionnière de l’abstraction, les choses se gâtent en revanche un peu...

(1) Cela dit, des visites sont souhaitables pour tous les publics.

Pratique

«The Sens of Things», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 24 mai. Tél. 044 253 84 84, site www.kunthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi et le jeudi jusqu’à 20h. Cet article est immédiatement suivi d’un autre sur le nouvel accrochage en cours des collections. Entrée de l’installation Forsythe par le bâtiment principal. Les visiteurs passent ensuite par un corridor souterrain.

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