Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Wild Thing" présente à Zurich la mode suisse en cinquante micro-marques

Le Museum füt Gestaltung" a prolongé cette exposition jusqu'au 23 mai. Elle montre beaucoup de choses, souvent importables et à l'écho confidentiel.

Je vous ai choisi le plus classique et le plus portable! Il faut tout de même soutenir la vente. C'est du NCCFN.

Crédits: NCCFN, Florian Spring, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Je pensais avoir raté l’exposition. Elle avait en fait été prolongée, mais elle ne le demeure aujourd’hui plus que pour très peu de temps. «Wild Thing» se terminera cette fois inexorablement le 23 mai. Ce titre, comme il se doit anglophone, cache un panorama de la «Modeszene Schweiz», autrement dit de la mode suisse. Pour cette dernière, la présentation au siège principal du Museum für Gestaltung de Zurich aura formé une double peine. Non seulement la couture helvétique manque cruellement de visibilité, mais sa glorification se sera ici faite hacher par les confinements. Qui aura vu?

La manifestation se présente sur le carton d’invitation sous forme de double question. «Comment une mode sans production de masse et sans «fashion weeks» internationales est-elle possible?» Zurich ne défile apparemment pas de manière coordonnée, alors que même Tirana le fait (ou le faisait)… Le carton aurait pu ajouter qu’une presse locale spécialisée ne la suit guère non plus, tout en incitant des «fashion victims» à s’offrir une ou deux petites choses. Il y avait jadis «Annabelle», magnifiquement mis en page par l’«art director» Zoltan Kemeny. Récemment, il restait encore possible de découvrir en kiosques «Profil Femme», «Edelweiss» ou «Bolero». Tout cela a été emporté par le vent, comme aurait dit Margaret Mitchell.

Classement par "questionnements"

Le Museum für Gestaltung a voulu mettre en avant cette mode presque souterraine dans son immense salle Bauhaus 1930 de l’Austellungsstrasse. Il y a là plus de cinquante marques, au nom confidentiel. L’idée de les présenter «sous forme de questionnements» (Family Matters, Female Power, Über die Grenze….) n’aide pas beaucoup à en faire retenir les auteurs. Il eut sans doute fallu demeurer simple, surtout à l’intention des profanes dont je suis. Cela représente en effet énormément de sigles et de mots à retenir d’un coup. Seuls à mon avis quelques «fashonistas» suisses et les élèves de l’école de Bâle ou de la HEAD genevoise (comme il se doit omniprésente et lourdement expérimentale) les connaissaient déjà tous à mon avis… Et encore!

Le T-shirt, mais griffé, garde la cote. Photo Petrovsky&Ramone, Calida, Victor&Rolf, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Ces micro-marques se voient mises en valeur par des modèles, bien sûr, mais aussi une série de petits films. Défilés ou interviews. Les commissaires ont axé leurs choix sur le spectaculaire. Tout ou presque me semble importable, sauf à une soirée réunissant la «schickeria» alémanique jeune et friquée. A force de vouloir s’affirmer, puis se faire remarquer, créateurs et créatrices donnent constamment dans l’outrancier. C’est surdimensionné. Surcoloré. Surdécoré. Il faudrait mesurer au moins deux mètres pour faire passer cela. Seule De Niz, qui a repris l’atelier de la regrettée Christa de Carouge, me semble encore travailler à l’intention d’une vraie clientèle en suivant une ligne droite. Avec peut-être Heinrich Brambilla, qui crée sur mesures des choses assez ébouriffantes avec de la laine d’uniforme. Je veux bien autrement qu’Ida Gut soit «une virtuose de la coupe». Mais comment une femme peut-elle enfiler ça, et surtout où?

Au féminin

Si j’ai utilisé le mot «femme», c’est bien parce que la parité demeure ici loin de se voir respectée. Les pièces, mises en scène au Museum dans des sortes de boîtes, restent à quatre-vingts pourcent destinées à des acheteuses. En matière de mode, le deuxième sexe est certes plus courageux, mais tout de même. Il y a la force de l’habitude. Une forme larvée de sexisme. Si j’imagine mal les employés mâles de la vénérable Banque Leu arborer certaines vestes et certains pantalons, restent les autres. Et cela même si ici (contrairement à ce qui se passe à Paris ou à Milan) les magasins ne finissent pas par proposer des versions «soft» de ce qui a défilé. Ou de ce qui s’est vu pris en photos dans des lieux si possible incongrus.

Le chapeau de pives. La mode fait feu de tout bois. Photo Julian Zigerli, Michael Sieber, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Que retenir de toutes ces propositions, faites par des marques que l’on sent souvent éphémères (1)? Les vêtements à l’occidentale taillés par des toiles du Sud-Ouest africain par Susanne Schweizer. Les tricots revus et corrigés par Cecile Feilchenfeldt. Les tissus de Christoph Hefti. Pour le reste, je trouve que les auteurs-autrices se sont trop souvent fait plaisir. Mais il faut dire que je ne me sens pas véritablement apte à suivre avec indulgence ce genre de modes. Quand on a été formé dans l’enfance par les créations de Dior (le vrai, Christian) ou de Balenciaga (l’authentique, Cristobal), basées sur une idée d’élégance, on ne se sent pas vraiment prêt pour ce genre de bal masqué. La mode est générationnelle. Ou alors elle devient une sorte de jeunisme vampiresque. On dit du reste bien de la mode qu’elle a toujours besoin de sang frais.

Encore un peu de classique. On ne se refait pas! Photo Cecile Feiilchenfeldt for Schiaparelli, Thomas Goldblum, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

(1) J’ai ainsi été ahuri de lire que Luka Maurer «dirige un atelier de prêt-à-porter de luxe à Porrentruy», dans le Jura. Oui, Porrentruy!

Pratique

«Wild Thing», Museum für Gestaltung, 50, Ausstellungstrasse, Zurich, jusqu’au 23 mai. Tél. 043 446 67 67, site www.museum-gestaltung.ch Ouvert de 10h à 17h.

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