Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Wild At Heart". Le Kunsthaus de Zurich revisite le romantisme "Made in Swizerland"

L'exposition fait sorti des caves nombres d'artistes inconnus aux côtés de Füssli, Calame, Diday ou Böcklin. Le propos intellectuel reste hélas un peu fumeux.

Un désastre maritime par Johann Jakob Ulrich.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

Ça y est! C’est fait! La conférence de presse (les Alémaniques préfèrent dire «Medienorientierung», ce qui suggère que la presse doit se voir orientée) s’est déroulée jeudi matin à Zurich. Etalé pour cause de pandémie, le vernissage s'achève à l’heure où je vous écris (jeudi soir). Tout est donc bien qui finit bien en ce 12 novembre. Avec le lancement de «Wild At Heart», le Kunsthaus termine son année sans victime à déplorer. Toutes les expositions prévues ont eu lieu. Il n’en reste qu’une seule à venir le mois prochain. Un hommage féministe à Ottilie W. Roederstein, morte en 1937. Mais cette peintresse alémanique attend sa sortie du purgatoire depuis si longtemps qu’elle n’en est plus à une ou deux semaines près…

"Femme de brigand veillant sur son mari endormi" de Léopold  Robert. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Que nous cache «Wild At Heart»? Un panorama du romantisme en Suisse dans la première moitié du XIXe siècle. Vous remarquerez l’art de titrer du Kunsthaus. Voilà au moins une appellation qui interpelle. Il faut juste replacer les choses dans leur contexte. Nous sommes ici très loin de David Lynch et de son film noir ainsi dénommé en 1990. J’imagine du reste mal le Genevois Alexandre Calame, le Vaudois Charles Gleyre ou le Neuchâtelois Léopold Robert dans un «thriller» américain. Notez que, dans le genre feuilletonesque, la vie du dernier des trois peintres donne par ailleurs dans le mélo lacrymogène. Le Chaux-de-Fonnier s’est suicidé par amour devant son dernier tableau en 1835. Le tout à Venise. Même à Hollywood, plus personne n’oserait filmer cela. Trop romantique précisément!

Trop de choses à la fois

Si «Die Romantik in der Schweiz» constitue bien le thème officiel de l’exposition créée par Jonas Beyer, il faudrait cependant pouvoir circonscrire le sujet. Et c’est là que le bât blesse! Le commissaire a voulu à la fois traiter la création helvétique de l’époque, la Suisse en tant que source d’inspiration pour des artistes venus de l’étranger et la persistance du romantisme chez des créateurs actuels utilisant la vidéo. Vous avez tout de suite compris ce qui ne va pas. Il y a dans l’immense salle Emil G. Bührle du Kunsthaus bien trop de choses accumulées pour une seule manifestation. Le lieu joue décidément de malheur. Le public ne vient-il pas de voir là «Schall und Rauch» de Cathérine Hug sur les années 1920, avec la même mixture pour le moins indigeste? La même absence de propos réel. «Wild At Heart» peine lui aussi à devenir autre chose qu’une collection d’œuvres (parfois magnifiques) placées les unes à côté des autres.

"Wettertannen" d'Arnold Böcklin, 1849. L'affiche de l'exposition. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Reste que nous ne sommes pas n’importe où, et que le Kunsthaus ne manque pas de ressources. D’abord, il garde de belles relations, ce qui a permis des prêts importants de musées notamment allemands. Il y a ainsi quelques magnifiques Caspar David Friedrich, un peu hors sujet bien qu’il existe une «Suisse saxonne». L’Angleterre a envoyé des paysages helvétiques de Turner et l’extravagant Ford Madox Brown représentant «Mandred sur la Jungfrau» (d’après Byron) faisant la couverture du catalogue. Quant aux musées du pays, ils se sont généreusement déversés. La source principale demeure cependant le Kunsthaus lui-même. Il a sorti des caves des toiles inédites depuis des décennies, voire jamais vues. Comme pour le récent «Alles zerfällt» du Kunstmuseum de Berne sur la peinture suisse de paysage du XIXe siècle, il s’agit ici d’une réhabilitation. Miville, Diday ou Schinz ne sont plus très à la mode.

Un gigantesque fourre-tout

Il est permis de se réjouir de la sortie des limbes de superbes Calame, de Böcklin de jeunesse, de Lugardon racontant l’histoire suisse ou de désastres maritimes signés Johann Jakob Ulrich. Leur rapport avec le romantisme reste pourtant à prouver. Seulement voilà! Qu’est-ce au juste que ce mouvement si vague? Un sentiment? Une approche picturale? Un gigantesque fourre-tout où rentrerait ce qui n’a pas trouvé place ailleurs? Parmi les œuvres des peintres étrangers conviés au Kunsthaus (Delacroix, Géricault, Dahl, Carus…) se nichent ainsi d’étranges choses. Ainsi en va-t-il pour «Le Christ chez Marthe et Marie» de l’Allemand Johann Friedrich Overbeck, réalisé en 1815. Le mouvement «nazaréen» regroupant à Rome des Nordiques voulant réactiver l’art italien de la première Renaissance a certes quelque chose de romantique dans l’esprit. Il n’empêche que cette toile exécutée par un débutant ayant a regardé trop de tableaux signés Raphaël constitue un parangon (un exemple, si vous préférez) de classicisme retardataire!

"Le grand Wetterhorn" d'Alexandre Calame. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

A côté de ce cela, d’autres créations historicisantes semblent à leur place. Ainsi en va-t-il pour les délirantes reconstituions médiévales du Zurichois Ludwig Vogel montrant Nicolas de Flüe ou Uli Rotach. Leurs excès même, avec un chouïa de primitivisme, les font sortir du cadre traditionnel. Un peu comme les œuvres «noires» de Füssli ouvrant l’exposition. Elles ne correspondaient à rien de connu au moment de leur création dans les années 1780. Il y a chez Vogel et Füssli une emphase sur le sentiment, une outrance dans la forme et un accent mis sur la gesticulation répondant à l’idée projetée par une chose aussi vague que le romantisme. Pour devenir «Wild At Heart», il faut savoir se montrer «too much».

Séductions réelles

Un dernier mot. Il portera sur la scénographie. L’exposition se partage entre le bleu et le jaune pour les murs. Aucun effort particulier ne semble avoir été porté sur l’accrochage. Regroupés par thèmes (le «Pont du diable»,  le Wetterhorn, l’histoire nationale…), les tableaux et les dessins se contentent d’être sagement les uns à côté des autres. Il leur faut défendre seuls leurs séductions. Il y a Dieu merci des choses magnifiques aux cimaises, d’un temple d’Agrigente par Friedrich (qui n’est jamais allé en Italie!) à une poignée de Léopold Robert dramatiques à souhait. D’une éruption volcanique brûlante de Ducros à un extraordinaire Wetterhorn glacé de Koch. A vous de jouer! L’exposition, il vous faudra un peu vous la construire tout seuls! Comme des grands. Mais je vous fais confiance.

Le "Manfred" d'après Lord Byron de Ford Madox Brown. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Pratique

«Im Herzen Wild», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 14 février 2021. Tél. 044 253 84 84, site www.kunthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h. Les musées zurichois sont ouverts.

"Le lac de Lucerne" vu par Turner. Photo Kunsthaus, Urich 2020.

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