Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"What's New Pussyhat?" Le féminisme vu par le Musée historique de Lausanne

L'exposition part des cortèges du 14 juin 2019 et des 50 ans de l'octroi aux Suissesses des droits civiques. Elle s'élargit à toutes sortes de thèmes sociaux.

La maîtresse de maison. Dans les pays germaniques, les femmes vivaient sous l'injonction des trois K": "Kinder, Küche, Kirche"

Crédits: DR

C’était le 14 juin 2019. Autant dire avant Jésus-Christ, ou presque. Souvenez-vous. Les réunions de masse restaient encore possibles partout. Ce jour-là, la Suisse entière s’était vue submergée par une vague violette. Les femmes étaient descendues dans la rue par dizaine de milliers, suite aux appels d’organisations militantes. La chose se voyait très bien à Lausanne, ville en multiples pentes. Du mauve, du parme et du fuchsia, cela produit tout son effet lors de la traversée des ponts. D’où beaucoup de photographies, dont certaines se retrouvent aujourd’hui au Musée historique de la ville. L’institution vaudoise devait proposer «Quoi de neuf Pussyhat» depuis le 2 février. Une exposition aujourd’hui remise au 2 mars. Rien que de très logique dans ce retard, finalement. Les femmes ont l’habitude d’attendre ce qui leur est dû.

«L’exposition marque en fait les 50 ans du droit de vote accordé à toutes les femmes, après quantités de tentatives ratées auparavant» explique Claude-Alain Künzi, l’un des trois commissaires avec Diana Le Dinh et Marie Acker. Le scrutin a eu lieu le 7 février 1971 (1). «Le lendemain, le journal «Blick» mettait en couverture une fille nue à qui l’on tendait un bouquet de roses.» La blonde répondait «Danke», comme si elle avait reçu un somptueux cadeau. «Une telle manchette serait aujourd’hui inimaginable. Nous l’avons incorporée à l’accrochage dans la mesure où elle incarne le sexisme régnant encore à l’époque.» C’est l’un des clins d’oeil (ou clins d'yeux) d’un choix se voulant à la fois historique, contemporain et prospectif. On sait d’où vient le féminisme. Mais où va-t-il maintenant que la notion de genre s’est fractionnée pour abriter d’innombrables sous-sous-minorités sexuelles se rêvant déjà majorités?

Une mise en perspective

«What’s new Pussyhat?» (qui fait référence au bonnet des Américaines protestant après avoir lu que pour Donald Trump toute femme peut se saisir par la chatte) ne constitue pas vraiment un reflet de la manifestation de 2019», repend Claude-Alain Künzi. Ni du cinquantenaire de l’obtention des droits civiques, du reste. Il s’agit plutôt d’une mise en perspective qui partirait loin dans le temps pour aller jusqu’à un futur proche. Il y a donc là des objets anciens, empruntés aux collections du musée, des images publicitaires, des articles de journaux, des affiches ou des émission de télévision. Il s’agit de déterminer, avec l’aide de ce grand brassage d’images, où en est aujourd'hui l’égalité homme-femme. Le public verra aussi bien un reportage sur le premier Canadien devenu sage-femme (après débats, il a été convenu de l’appeler «sage-femme homme» et non «homme-sage») qu’un journal télévisé romand de 2020. Il y est question du «T-shirt de la honte», auquel participe doctement notre ministre de l’éducation genevoise Anne Emery-Torracinta.

Supposé indécent, le T-shirt en question peut sembler futile. Et pourtant! Le trio en charge de «What’s New Pussyhat?» a bien compris que l’habit faisait le moine, ou en l’occurrence la nonne. Tout un pan de cette exposition partant géographiquement de Lausanne pour s’intéresser au monde, parle ainsi du pantalon au féminin. Objet de scandale tel que Marlene Dietrich a été arrêtée à Paris en 1932 pour en avoir arboré un dans la rue, il est ensuite devenu un thème récurrent de récrimination féminine. «Laissez-nous mettre un pantalon!» Dans les banlieues françaises, il participe aujourd’hui en revanche de l’effacement de la femme musulmane, qui ne doit pas montrer ses jambes. «Nous proposons en parallèle une affiche anglaise des années 1960 montrant les hauteurs de jupe. Elle va de l’ultra-court, correspondant selon son auteur à «whore», au très long, signifiant alors «prude». Une classe a vu la chose. La maîtresse avait l’ourlet à la hauteur d’«aguicheuse». Mais aucune élève ne portait la moindre jupe!»

La loi du genre

D’autres thèmes plus sérieux se retrouvent le long du parcours que les visiteurs (et visiteuses, of course!) peuvent parcourir à leur guise. Ils vont de la pilule et de l’avortement à des soins médicaux souvent inadaptés («les essais de laboratoires se font prioritairement sur des hommes»). Il y a aussi le formatage, venu de l’éducation. «Le père et la mère pousseront à respecter la loi du genre mais, en cas de déviance, le garçons sera plus vite sanctionné que la fille.» Normal! Il existe encore une certaine image de la virilité «même si les choses tendent tout de même à évoluer». Nous n’en sommes plus aux gravures du XVIIIe siècle visant à prouver que le corps féminin est si frêle qu’il lui fait un corset pour le soutenir. «Iggy Pop a accepté de poser en habits frorutants afin de montrer qu’être une femme ne constituait pas une honte.»

L’exposition exploite bien sûr un thème de société. C’est du reste la mission du Musée historique de Lausanne, dirigé depuis de nombreuses années par Laurent Golay. Il n’y en pas pas moins des œuvres à découvrir sur les cimaises ou dans des vitrines. Les vendeuses de cosmétiques, toutes identiques, ou presque, photographiées comme des clones par Raphael Hefti. «Elles se conforment à l’image féminine que doit donner leur profession.» Il y a aussi, vus par Christiane Nill à la manière de natures mortes, les objets servant à la toilette du matin. Masculine et féminine. Cette jolie série donne le prénom, la profession et le minutage nécessaire à l'intéressé(e). Avec des surprises. Certains hommes, à la trousse apparemment bien fournie, prennent tout leur temps. Certaines filles vous bâclent par contre ça en quelques secondes. Leur participation à l’égalité des sexes, peut-être…

(1) La journée historique forme la trame du film «Die göttliche Ordnung» (L’ordre divin) de Petra Volpe (2017).

Pratique

«Quoi de neuf Pussyhat?», Musée historique de Lausanne, 4, place de la Cathédrale, Lausanne, du 2 mars au 27 juin. Tél. 021 315 41 01, site www.lausanne.ch/mhl Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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