Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Werden und vergehen". Le Kunstmuseum de Lucerne face au futur de l'art contemporain

Les oeuvres se détériorent très vite. Beaucoup d'entre elles ont un statut peu clair. Comment d'y retrouver? Une exposition en forme de coulisses.

Comment poser les chablons d'Aldo Walker? Et quel bleu utiliser?

Crédits: Succession Aldo Walker, Marc Latzel, Kunstmuseum, Lucerne 2021.

J'ignore si vous allez parfois à Lucerne. Ne serait-ce que pour montrer le «Lion» ou le pont couvert à vos amis venus de l’étranger. Si tel est le cas, profitez d’ailleurs de cet été. Sans hordes de touristes asiatiques poussés par leurs cornacs afin qu’ils marchent plus vite, la cité alémanique tient de la redécouverte. Vous y verrez par ailleurs, dans une ancienne banque à la belle architecture, une fondation dont on ne parle plus guère dans la mesure où elle reste totalement immobile. Comme fossilisée. Angela Rosengart, 89 printemps, n’a rien modifié depuis son ouverture en 1992 à ses Klee et à ses Picasso. Des peintures par ailleurs magnifiques.

Ce n’est cependant pas de cette institution privée que je vais vous parler aujourd’hui. Lucerne possède également un Kunstmuseum installé au dernier étage d’un Palais de la culture et des congrès, édifié par Jean Nouvel. Un lieu en forme de belvédère, ce qui peut sembler curieux. Le musée local occupait pourtant le même genre d’espace dans le bâtiment précédent. C’est comme si l’on considérait dans cette ville les beaux-arts de haut. Le caractère vitré du bâtiment actuel, qui comprend même des passerelles, ne fait cependant qu’accentuer le côté insolite d’un endroit voué pour l’essentiel à la création actuelle, que ce soit sur le plan des expositions et des collections.

Que faire de l'éphémère?

Ce sont ces dernières qui forment les vedettes de «Werden und vergehen», qui aurait dû ouvrir le 20 février dernier, et qui a donc un peu attendu. Le propos de cet accrochage réglé par Alexandra Blättler apparaît nouveau. Il fait entrer le visiteur dans les coulisses. La cuisine, si vous préférez. Le spectateur n’est plus placé devant des œuvres apparemment figées pour l’éternité. Au fil des salles, il va au contraire s’interroger sur leur passé, et surtout leur devenir. Les créations artistiques évoluent et vieillissent, comme tout le monde. Autant dire qu’elles se modifient au fil des années. Que faut-il faire? Il y a bien sûr une classique restauration entendant rétablir l’aspect initial. Mais toutes sortes d’autres problèmes se posent depuis quelques décennies. Comment traiter l’éphémère, ce qui ne possède pas de dimensions fixes, ce qui se détériore ou ce qui exige de périlleuses manipulations?

«Werden und vergehen» se situe ainsi entre la théorie, qui devrait en principe permettre de tout résoudre, et une pratique menée en tâtonnant au jour le jour. Un objet muséal contemporain (il s’agit dans ces cas-là rarement de peintures ou de sculptures, plus pérennes) possède souvent dans un musée un «statut incertain», qu’il s’agit de clarifier. La chose se fait en compagnie, puis sans l’aide de l’auteur, ce dernier prenant lui aussi de l’âge. Il finira donc par mourir. Pour prendre un cas pratique soulevé à Lucerne, de quelle manière montrer un immense arbre taillé par l’équipe de Giuseppe Penone sans l’abîmer ni contrevenir aux volontés de l’Italien? Tout le monde n’établit pas ce que l’on appelle des «protocoles». Et ces derniers, aussi rigides que des testaments, ne correspondent plus forcément à une réalité matérielle au bout d’un certain temps. Comme je vous l’ai dit plus haut, tout change…

Ne pas trahir

L’exposition, puisque c’en est aussi une, procède par étapes. Chaque salle envisage un ou deux cas d’espèce, où le conservateur ou le commissaire d’exposition se voit amené à réfléchir. Comment rester au plus près de la volonté initiale? De quelle façon ne pas trahir? «Nous présentons ici des œuvres dont la situation n’est pas claire. A changé. Ou alors nous racontons des histoires à propos de leurs origines», répète Alexandra Blättler. Que demeure-t-il d’une performance par exemple, une fois qu’elle est retombée comme un feu d’artifice? Des photos et/ou une vidéo, bien sûr! Mais celles-ci maintiennent-elles l’œuvre vivante, ou s’agit-il d’une simple documentation? Idem pour les croquis préparatoires. Je prends le cas d'un grand dessin d’Aldo Walker. Il explique aux techniciens la manière d’installer des plaques d’acier, éclairées par douze lampes, le long d’un mur. Sommes-nous face à un produit à la valeur autonome ou à un simple mode d’emploi?

Au fil de sa progression, le visiteur suit les questionnements de l’équipe du Kunstmuseum. Des textes simples, en allemand et en anglais aux murs, l’aident à recueillir des éléments de réponse. Ces interrogations n’ont rien de particulier à Lucerne. Il y a même ici l’évocation de dégâts possibles et de dossiers à présenter ensuite à l’assurance. On sait à quel point la notion de «constat» est devenue partout importante pour un musée quand il prête ou alors emprunte.

Créateurs jouant avec le feu

D’aucuns estimeront que le Kunstmuseum sort ici de sa mission de monstration. Il plonge en réalité son public au cœur de son cahier des charges. Montrer certes, mais aussi maintenir en état pour les générations futures. Reste que beaucoup de plasticiens actuels jouent (volontairement) avec le feu. Des fameux «matériaux mixtes» aux non moins répétées «dimensions variables», ils multiplient les «statuts peu clairs». Ils semblent mettre au défi les acquéreurs institutionnels, qui doivent sans cesse stabiliser l’instable. Mais tout doit-il au fait se voir conservé? C’est là l’autre interrogation grave de «Werden und vergehen», à laquelle Alexandra Blättler se garde bien de répondre. La curatrice se contente de mettre à plat, de manière explicite, le travail du Kunstmuseum dans ce qu'il offre pour elle d'exemplaire. Voilà ce que nous faisons. Voici ce que nous entreprenons. Et cela même si le but peut sembler vain. Nous sommes là pour transmettre.

Pratique

«Werden und vergehen», Kunstmuseum, 1, Europaplatz, Lucerne, jusqu’au 21 novembre. Tél. 041 226 78 00, site www.kunstmuseumluzern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 19h.

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