Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

WASHINGTON/Un musée biblique faisait des importations clandestines

Crédits: Capture d'écran

Il existe beaucoup de nouvelles attendues. Je dirais même qu'elles deviennent vite répétitives. Et puis, il y a aussi celles qui nous surprennent dans la mesure où l'on ne devine au départ même pas de quoi il va s'agir. Le fil se déroule comme celui de la pelote de laine. A la fin, car cela vaut toujours la peine d'aller ici jusqu'au bout, le lecteur ou l'auditeur ont découvert un monde inconnu. Un univers qui ressemble souvent à un abîme. 

Les faits que je vais tenter de vous résumer en traduction ont paru dans le numéro de septembre de «Giornale dell'Arte» sous la plume d'Edek Osser. Ils proviennent sans doute de la version anglaise de ce mensuel. Je rappellerai brièvement qu'il s'agit d'une création des éditions Umberto Allemandi de Turin. A d'abord paru l'irremplaçable version italienne (pour laquelle j'ai travaillé un temps) débordante de pages et d'informations. Puis l'anglaise, la grecque, la française (bimensuelle), la chinoise ou la russe. Rien en espagnol. Rien en allemand. Une chose que ne cesse de m'étonner. Notez qu'il faudrait peut-être du coup prévoir aujourd'hui une mouture en catalan...

Tablettes cunéiformes 

A la page 6, Edek Osser raconte donc l'histoire de Steve Green (1), de la firme Hobby Lobby et du Musée (en gestation) de la Bible, qui doit ouvrir le 17 novembre. Tout commence par une annonce judiciaire étrange. Le 5 juillet dernier, le procureur de Brooklyn a accusé la maison Hobby Lobby, une chaîne internationale spécialisées dans les Arts & Crafts, et dont la valeur est estimée à trois milliards de dollars, d'avoir importé en douce plus de 5500 objets archéologiques aux Etats-Unis. Il s'agirait avant tout de sceaux et de tablettes portant des inscriptions cunéiformes. On sait que nous connaissons la pensée et les actes de l'antique Mésopotamie par des millions de documents rédigés dans la pierre au la terre cuite. 

Pourquoi un réseau possédant 730 magasins de par le monde (plus le commerce en ligne) se serait-il (2) livré à ce trafic? Pas pour la revente en boutiques, bien sûr! Ces objets de fouille auraient été achetés en décembre 2010 par l'intermédiaire de marchands basés en Israël et dans les Emirats arabes (comme cela, pas de jaloux en matière de religion...) par la Hobby Lobby pour 1,6 milliard de dollars. Ils étaient destinés à un musée à venir. Il s'agissait donc de celui de leur propriétaire Steve Green, consacré à la Bible. Mais il a fallu du temps pour arriver jusqu'à ce pieux personnage, qui restait bien évidemment caché. L'enquête a commencé dès 2011, après que la police a appris l'arrivée sur sol américain de ce trésor, caché dans des caisses sous des carreaux pour le sol produits en Turquie. Il a ensuite fallu remonter la filière. Un peu comme dans les films noirs hollywoodiens des années 1940 quand un crime sordide permettait au détective de déboucher dans la haute société.

Un milliardaire intégriste 

C'est ainsi que Green s'est retrouvé impliqué. Mais qui est au fait ce monsieur? Edek Osser nous renseigne volontiers. Steve Green est né en 1941. Il s'agit d'un entrepreneur ayant connu sa phénoménale «success story» (sa fortune s'est vue estimée à 6,4 milliards de dollars en 2016). Son triomphe repose selon lui sur sa foi profonde. L'homme milite dans l'Eglise des Chrétiens évangéliques, très répandue aux USA. Ses croyances dictent toute sa conduite, du choix des objets mis en vente au mode de vie de ses employés. Depuis longtemps, Green rêvait de créer non pas son musée, mais une institution défiée à la Bible. Elle prouverait de la première à la dernière salle la vérité du Livre, «qui constitue aussi un document historique.» Sur ce dernier point Green n'a pas tout à fait tort. De là à croire le texte infaillible, il y a davantage qu'une nuance. Avec Steve, sa femme et leurs trois enfants, nous sommes chez les intégristes. Steve est d'ailleurs né au Kansas dans une famille de prédicateurs musclés. 

Dès 2014, Steve Green a annoncé la création du musée avec un programme non pas scientifique, mais idéologique. Des associations pour la liberté des conscience s'étaient alors émues. Le bâtiment choisi ne demeurerait évidemment pas vide. Ces vingt dernières années, Steve Green a acheté, pour plus de 30 millions de dollars, des manuscrits, des exemplaires de la Torah, des papyrus ou d'anciennes bibles. Il fallait cependant faire plus proche de l'Antiquité, d'où l'achat litigieux de 2010. En 2012, le milliardaire avait trouvé le siège voulu, acheté 50 millions de dollars. Il s'agit d'un édifice de huit étages et de 37 000 mètres carrés au cœur de Washington. Une ancienne usine, bâtie en 1923, pour produire de la glace à une époque précédant les réfrigérateurs. Ce fut ensuite un Washington Design Center. On va donc passer du design au grand dessein.

Ouvertue en novembre 

Le musée (www.museumofthebible.org) est aujourd'hui donc plus qu'en route, vu qu'il ouvre dans six semaines. Mais sans archéologie. Le Smith Group JPR de Détroit a complètement remodelé l'édifice. Le lieu s'est par ailleurs vu doté de tous les gadgets multimédias possibles grâce à des techniciens travaillant pour les studios Universal ou le Time Warner Center. La vie de Jésus y sera plus qu'en 3D. Un «jardin biblique» pousse sur le toit. Les observateurs estiment, au jugé, qu'il y a eu pour au moins 500 millions de dollars de travaux. 

Comment est-ce possible? Mais par crowfonding! Une souscription a été lancée dans tout le pays auprès des fidèles protestants fondamentalistes. La Hobby Lobby y est bien sûr aussi allée de sa poche. N'empêche... Il existe bien deux Amériques, dont la plus rétrograde se retrouve aujourd'hui au pouvoir. Le musée ouvrira donc bien vite. Pour ce qui est la Justice, tout ira plus lentement. Il faudra voir si l'Irak, d'où le stock de tablettes provient sans doute, demande une restitution. La Hobby Lobby plaidera de toute façon coupable. Pour éteindre l'action civile, la pénale restant en cours, elle a payé trois millions de dollars. La firme a accepté les confiscations. Et par la suite, comme on dit la Bible, «Dieu reconnaîtra les siens.»

(1) Attention, il existe un chanteur et un joueur de base-ball du même nom.
(2) Le conditionnel constitue toujours une mesure de prudence.

Photo (Capture d'écran): Le Musée de la Bible qui ouvrira le 17 novembre.

Prochaine chronique le samedi 7 octobre. Des livres.

 

 

 

 

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