Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vrai ou faux? Le Titien acquis en mars par le Kunsthaus de Zurich soulève des vagues

Présenté comme "attribué à", le tableau est le cadeau d'une fondation. Le tableau ne figure dans un aucun catalogue raisonné. J'ai été le voir.

Le tableau en question.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2019.

C'est un petit tableau (34 sur 58 centimètres), mais il est en train de soulever de grosses vagues. Le 28 mars, le Kunsthaus de Zurich annonçait l'acquisition, via la Joseph Scholz Stiftung, d'un Titien. Une réalisation des débuts, datable des années 1518 à 1520. Une dame et un chevalier en armure avec une mandoline (comment joue-t-on au fait d'un tel instrument quand on est pris dans une énorme boîte de fer blanc?) se fondent dans un paysage idyllique, avec une ville au fond. Mais, après tout, Giorgione a beaucoup donné dans le genre avant sa mort précoce en 1510! Il suffit de penser à son «Tramonto» de la National Gallery de Londres. Une composition plus que généreusement repeinte lors de sa restauration par un marchand au XXe siècle...

Curieusement exécutée sur du papier, ensuite collé sur un support, la peinture a aussitôt pris place sur les cimaises de l'institution. Elle est venue remplacer un minuscule Claude Lorrain. Le Kunsthaus ne possède pas une immense collection ancienne, mais il y a là beaucoup de grands noms, de Poussin à Rembrandt en passant par Rubens. Jusque là tout allait bien. Or ne voici-t-il pas qu'une polémique est née dans la presse ce week-end, partie des colonnes du «Tages Anzeiger». Ce Titien ne serait-il pas un faux? Oh, vous connaissez les journalistes, même si vous n'êtes pas obligés de toujours leur cracher dessus. Une œuvre d'art n'offre d'intérêt pour eux que si elle est volée, falsifiée, ou alors si elle vient de battre un record aux enchères. Viser bas signifie dans le métier viser juste. Alors un Titien douteux, miam-miam...

Tableau connu depuis 1821

Il faut dire que ce tableautin a de quoi faire tousser. Il n'apparaît dans aucun des quatre catalogues raisonnés faisant autorité sur Le Titien. Le papier ne se voit guère utilisé à l'époque pour une peinture à l'huile, même s'il offre le mérite de ne pas craqueler par la suite. Il est permis de trouver l’œuvre assez faible. Il pourrait effectivement s'agir d'un pastiche, voire d'un faux. Dans son communiqué de mars, le Kunsthaus a signalé la présence de ce Titien dans une collection anglaise (non nommée) de 1821 à 1956. On ne sait rien depuis, la provenance immédiate et le prix restant comme de juste laissés dans l'ombre. Un tort très muséal. Les autorités sur Le Titien sont aujourd'hui plurielles. L'institution zurichoise s'appuie sur celle de Paul Johannides. Rien n'est dit sur d'éventuelles analyses scientifiques.

De passage en Suisse alémanique, j'ai été voir la chose dimanche. Elle m'a fait meilleure impression que sur la photo, l'éclaircissement de cette dernière étant sans doute dû à PhotoShop. Ce n'est pas un chef-d’œuvre. Présenté avec les mots prudents «attribué au Titien», le petit panneau donne une impression de pochade. Il serait dans le goût du XIXe, si l’œuvre n'était pas connue dès 1821. Manet, pour citer un grand nom, s'est ainsi amusé dans sa jeunesse à produire ce genre d'«à la manière de». Mais il s'en est en réalité déjà fait très tôt. Dès le XVIe siècle, la machine a pris son essor. Rien n'était plus recherché que la grande peinture vénitienne. Vers 1650, un artiste comme Pietro della Vecchia (il s'agit d'un surnom dénonçant son activité) a mis en circulation un nombre considérable de produits titianesques, giorgionesques, tintoretesques and Co. Il n'y avait déjà plus de Titien sur le marché.

Un artiste en musées depuis longtemps

En fait, il n'y en a jamais vraiment eu. Né vers 1490, mort en 1576, le glorieux maître a vite produit pour les princes, les rois et les grandes communautés religieuses. Autant dire que ses réalisations sont restées dans des églises ou qu'elles ont tôt fini dans des musées. Kunsthistorisches Museum de Vienne. Prado. Offices. Les Allemands, les Anglais et les Américains ont pompé le peu qui restait de disponible avant 1939. D'où la présence de superbes Titien à Londres ou à New York. Le Kunsthaus Zurich de a raté l'un des derniers importants. Il a accueilli dans les années 1980 la Fondation Koetser, à l'origine de l'essentiel de son fonds italien, de Véronèse à Canaletto en passant par Salvator Rosa. Mais avant de venir en Suisse, ces marchands internationaux ont laissé, en quittant Londres une allégorie de l'artiste à la National Gallery. Cadeau. Un chef-d’œuvre indiscutable et indiscuté.

L'allégorie donnée par les Koetser à Londres. Photo National Gallery, Londres 2019.

Ce qui paraît aujourd'hui étrange, c'est que ce paysage idyllique tombe du ciel à Zurich. Depuis 2007, le Kunsthaus travaille avec la Joseph Scholz Stiftung, créée en 2004 pour rendre disponibles des chefs-d’œuvre l'histoire de de l'art au public". Il lui doit notamment l'arrivée d'un magnifique «Voile de Véronique» de Philippe de Champaigne ou d'un admirable Giovanni Lanfranco, d'inspiration littéraire. N'y a-t-il donc aucune consultation entre la direction du musée et celle de la fondation? S'il y a bien discussion, n'aurait-il pas fallu diriger celle-ci vers un tableau moins problématique? Il se trouve certes sur le marché moins de Titien que de Picasso, mais on y déniche parfois un beau tableau du XVIe siècle vénitien. Evidemment, le nom avancé semblera moins prestigieux. Ce sera Paris Bordone, Lorenzo Lotto, Palma Giovane ou Schiavone. Mais l'autographie apparaîtra plus sûre, et il s'agira d'une toile objectivement plus importante. Mieux vaut de toute façon posséder le chef-d’œuvre d'un artiste secondaire que la sous-production d'un titan de l'art.

Pour la suite de l'affaire Titien, on verra. A ma connaissance, le Kunsthaus n'a pas encore réagi.

N.B. Je profite de l'occasion pour vous parler de l'accrochage «Stunde Null» du Kunsthaus, en place jusqu'au 22 septembre. L'art de l'immédiat après-guerre, en résumé. Il y a là du Mathieu comme du Germaine Richier ou Nicolas de Staël. Le musée explore en fait ses réserves, d'où des hauts et des bas. Une salle du bâtiment de 1910 abrite par ailleurs un nouveau prêt de particulier, avec trois Giorgio de Chirico importants des années 1910. Il faut savoir le découvrir. Le chantier pour la réouverture du grand Kunsthaus en 2020 avance. Tout se retrouve un peu chamboulé.

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