Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VOTE/Un Bansky tagué en 2002 devient l'oeuvre d'art préférée des Anglais

Crédits: Vincenzo Pinto/AFP

Le passage a été jugé historique par le quotidien «The Guardian» dans son édition du mardi 25 juillet. Deux mille Britanniques, dont la sélection a dépendu d'un savant panel supposé représentatif des âges et des milieux sociaux, ont choisi l’œuvre préférée des habitants du Royaume-Uni. Il s'agit du graffiti dans lequel le «street artist» Bansky a montré en 2002 une fillette triste venant de lâcher un ballon en forme de cœur. La pièce due à cet éternel anonyme (on ne connaît toujours pas son identité) a été sprayée sur la façade d'un magasin de Shoreditch, dans l'East End londonien. Elle a quitté cette place originelle pour se voir vendue 500 000 livres aux enchères en 2014. C'est la norme avec Bansky. Soit ses créations se voient effacées volontairement ou par accident. Soit elles finissent aux enchères, après détachement du support originel. J'y reviendrai. 

Où la chose a été vue comme un changement d'époque par «The Guardian», c'est parce que le tableau préféré des Anglais restait depuis des âges «La charrette de foin» de John Constable, exécutée en 1821. L’œuvre, qui a connu une popularité éternelle depuis sa première présentation à la Royal Academy l'année de son achèvement, existe aujourd'hui sous toutes les formes possibles, comme du reste «Le Champ de blé» du même Constable de 1826. Tous deux, exposés non loin l'un de l'autre à la National Gallery, ont servi aussi bien pour des impressions sur boîtes de biscuits que pour des photos de calendriers ou des modèles de broderies au point de croix.

Le tiomphe des contemporains 

Le Bansky, qui a fini récemment sous forme de tatouage sur la peau déjà bien remplie de Justin Bieber, illustre le triomphe des contemporains. Un tiers des œuvres retenues parmi les vingt de ce "top twenty" a été exécuté ces vingt-cinq dernières années. Il y a notamment là, en troisième place après le Constable, «The Singing Butler» (1992) de l'Ecossais Jack Vettriano, né en 1951. Un inconnu sur le Continent. Pour les Britanniques, cette image pourtant rassurante constitue le pendant le l'«American Gothic» de Grant Wood (1930), symbole de l'Amérique rurale exécutée en pleine Grande Dépression. J'ai aussi noté un Bridget Riley abstrait (1) auprès d'icônes plus classiques des XVIIIe et XIXe siècles. Elles sont signées par William Mallord Turner (dont «Le dernier voyage du Téméraire» est quatrième), Thomas Gainborough, John William Waterhouse ou l'animalier George Stubbs. 

Le palmarès demeure en effet national. Notons au passage que les Anglais, qui ont toujours suivi leur propre chemin artistique, n'ont même pas jugé utile de le préciser. Et c'est là mon premier sujet de réflexion. Comment se fait-il que les Britanniques tracent encore leur propre voie, sans que nul n'ait l'air de s'en préoccuper? Ce qu'ils peuvent bien faire intéresse si peu ce que je peux appeler après le Brexit les Européens que dans son immense (2400 pages à ce jour) «Histoire des avant-gardes», Béatrice Joyeux-Prunel parle longuement des Américains du Sud sans citer la moindre éclosion à Soho ou à Bloomsbury. On constate il est vrai de l'autre côté de la Manche une persistance continue des figurations traditionnelles inconnue ailleurs. En témoigne un prix de peinture annuel comme le «British Portrait Award», réunissant près de 2000 concurrents de tous âges.

"High" et "low" 

Le second élément qui me trouble est l'entrée en masse des arts dits populaires. Nous sommes, du moins en théorie, dans un monde où, pour parler comme les Anglo-saxons, le «low» domine sur le «high». La liste comporte ainsi trois pochettes d'albums de disques. Il y a celle, déjà ancienne, de «Sgt Pepper» imaginée pour les Beatles par Peter Blake. La couverture de «Dark Side of the Moon» des Pink Floyd, donnée par Hipgnosis et George Hardie. Vient enfin l'emballage de «Never Mind the Bollocks» des Sex Pistols. Une œuvre de Jamie Reid. Un signe que le rêve social d'un "art pour tous" a effectivement trouvé son terrain ici. Ce n'est en effet pas le cas en France, malgré toutes les instances gouvernementales ou régionales. L'art admis reste sur le Continent résolument «high» comme en témoignent chez nos voisins les FRAC ou les musées d'art contemporain. 

La dernière chose évidente à mes yeux se révèle du coup l'incroyable différence des goûts entre le grand public et la critique, voire les milieux de l'art en général. Il y a bien dans un coin de la liste le sculpteur Anish Kapoor (il est onzième). Mais il se voit contrebalancé par le spectaculaire «Angel of the North» bien sage d'Anthony Gromley, 66 ans, qui prend la cinquième place. Une pièce en vue dans l'espace public. Les Anglais ont en effet plébiscité ce qui est dehors, ou alors chez eux, comme les pochettes de disques. La liste était certes encadrée par des critiques. Ils avaient établi des pré-listes, afin que les votes ne s'éparpillent pas trop et que les gens aient des idées en tête. Mais elle n'a pas tenu compte de leurs goûts personnels. La presse préférerait sans doute aujourd'hui Tracy Enim ou même Damien Hirst. Nous sommes avec les résultats du 25 juillet aux antipodes du Prix Turner.

Un personnage peu consensuel 

Je termine comme promis avec Bansky superstar. Son élection a surpris dans la mesure où il s'agit d'un personnage peu consensuel, même si "Girl with Balloon" ne fait de mal à personne. Bansky milite pour les Palestiniens, dénonce le Brexit et soutient les migrants. C'est ce qui lui a valu des censures, dans la mesure où certaines de ses créations se sont vues effacées, notamment par la mairie de Clacton. Les services de renseignements britanniques chargés des écoutes ont profité d'une rénovation pour éliminer en 2016 un graffiti gênant. Une des fresques de Bansky, estimée à 4 millions de livres, a enfin été détruite par accident (mais ici c'est vrai) dans un hôtel situé en Jamaïque. 

Cela dit, l'art doit-il forcément rester durable? Il ne subsiste à ma connaissance qu'une seule pièce (mise sous verre) du graffiteur suisse Harald Nägeli, né en 1939, dont les exploits firent trembler Zurich à la fin des 1970.

(1) Il n'y a que deux femmes parmi les vingt premiers.

Photo (AFP): Une admiratrice photographiant "Girl with Balloon", vendu 500 000 livres en 2014. On est loin ici des prix atteints par Francis Bacon, Damien Hirst ou Lucian Freud.

Cette chronique remplace celle prévue sur Le Locle pour des raisons d'actualité. Cette dernière se voit repoussée au 8 août.

Prochain article le samedi 29 juillet. Mon top-ten des dix expositions préférées en Suisse cet été.

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