Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vincent Noce démêle les noeuds de "L'Affaire Ruffini" dans un brillant livre enquête

Depuis 2016, des chefs-d'oeuvre de l'art ancien récemment découverts se muent en habiles faux. Il y a là Cranach, Hals, Gentileschi, Pontormo, Salviati...

Le Frans Hals déboulonné.

Crédits: DR.

Nous sommes le 1er mars 2016 à Aix-en-Provence. Géré par Culturespaces, l’Hôtel de Caumont a beau sembler un lieu tout à fait respectable, fréquenté par un public madérisé. La police n’en vient pas moins saisir le tableau qui fait l’affiche d’un florilège d’œuvres appartenant au prince du Liechtenstein. Ce n’est pas pour son indécence que la «Vénus au voile» de Lucas Cranach, datée 1531, se voit embarquée. Ni parce qu’il s’agit d’une peinture volée. Non! Le petit panneau se voit suspecté de constituer un faux. Récent, en plus. Tant pis pour l’incident diplomatique! Hans Adam II est après tout un chef d’État comme un autre, même s’il coiffe parallèlement la banque LGT.

Ce coup de tonnerre va ébranler de proche en proche le petit monde de la peinture ancienne. L’aguicheuse «Vénus» va en effet se voir rejointe par plusieurs amis douteux. Il y a là un petit portrait d’homme donné au Néerlandais Frans Hals. Un saint apparemment pas très catholique de Bronzino. Un «Saint-Jean Baptiste» sur lapis-lazuli, officiellement réalisé par Orazio Gentileschi au début du XVIIe siècle. Un «Saint Jérôme» imprudemment attribué au Parmigianino. Quelques toiles flamandes, dont les inévitables Brueghel multiplié vers 1580 par les usines à peinture familiales. Un Pontormo. Un Salviati. Et des dessins un peu trop séduisants, avec jolis animaux, de Hans Hoffmann, ce disciple tardif de Dürer. Rien que du beau monde. Les affaires de faux touchent d'ailleurs rarement des artistes de second rang.

Pistes convergentes

Embrouillée, l’affaire en reste cinq ans plus tard plus ou moins au même point. Les pistes mènent pourtant toujours au même homme, Giuliano Ruffini. Ce séduisant aventurier prétend détenir les œuvres un jour en sa possession d’une vieille maîtresse, morte depuis longtemps. Cette dernière, qui a effectivement existé, était bien la fille de l’homme d’affaires ayant notamment construit (ou plutôt creusé) le tunnel du Mont-Blanc. Rien ne prouve hélas que le père d’Andrée Borie ait un jour collectionné. L’établissement des provenances fournies tient dès lors du château de cartes. Aucune des œuvres incriminées ne possède en réalité de lointains ascendants. Elles sont sorties du néant afin de satisfaire la demande en chefs-d’œuvre inconnus. Tout expert rêve de découvrir une fois dans sa vie ce que nul n’avait su voir avant lui. D’où une sorte d’aveuglement. La réalité, une réalité rapidement monnayable, se doit de correspondre aux désirs.

Les fils de cette histoire (plus ténébreuse encore que celle des faux Max Ernst réalisés par Wolfgang Beltracchi) semblaient indémêlables. Leur enchevêtrement tenait du nœud gordien. Il aura fallu cinq ans d’enquête à Vincent Noce pour donner «L’affaire Ruffini», récemment paru chez Buchet Chastel. Le journaliste français, qu’on a connu à «Libération», a fourni là un travail à l’américaine, avec ce qu’il suppose de recherches, de témoignages et de vérifications. Noce a rencontré tout le monde, y compris Giuliano Ruffini. Un monsieur sachant louvoyer. En fait, l'homme n’a jamais proposé de faux, au sens technique du terme. L’Italien a montré à des spécialistes des tableaux anonymes. Ceux-ci ont alors reçu des patronages flatteurs. Le Louvre lui-même s’y est laissé prendre avec le Hals. L’auteur livre à cette occasion un portrait ravageur du conservateur Blaise Ducos, dont se voient dénoncées à la fois la suffisance et l’insuffisance. Quand l’experte de Christie’s a commencé à douter de la toile qu’il convoitait pour son département, il l’a ainsi contredite. «Chère madame, c’est le Louvre qui vous parle.»

Quid du "connoisseurship"?

Ce que Vincent Noce tient en effet à souligner, c’est la prétention à savoir et à juger en tenant compte de son seul œil. Une attitude jadis courante. La science, qui permet notamment de déceler des pigments anachroniques au sein d’une matière picturale, a longtemps gardé un côté vulgaire dans le milieu académique. Les idées se voyaient remplacées par les entrailles. Faut-il pour autant rejeter maintenant ce sixième sens que les Anglo-saxons appellent le «connoisseurship»»? Ce dernier a beau avoir, par un retour du balancier, aujourd’hui mauvaise presse, je ne le crois personnellement pas. Il faudrait idéalement une alliance entre la science et l’instinct. La première se chargerait de la datation et de problèmes techniques. Le second d’une attribution que les générations ultérieures viendront forcément bouleverser. Le temps des oracles semble terminé. Nous en sommes maintenant au avis, comme pour le droit. Et le droit révèle bien changeant...

Au fil des pages qui mèneront finalement au discret (mais talentueux) faussaire présumé Lino Frongia, le lecteur va découvrir, croqués en quelques mots, les acteurs du marché de l’art haut de gamme. Il y a les matamores et les prudents. Les sympathiques et les autres. Les sérieux et les semi-escrocs. Le tout sans vrai blanc. Ni noir complet, d’ailleurs. Tout en nuances, le monde de l’art ancien demeure un univers complexe, que ce soit dans les galeries, les musées ou les maisons de ventes aux enchères. Côté marchands, le lecteur découvrira ainsi aussi bien un Konrad Bernheimer en fin de carrière à Munich que le très respecté Johnny van Haeften à Londres. La «bulldozer» Monica Kruch également. Mais il y a aussi des sociétés «off-shores» opaques et des avocats allant selon moi du gris au marron. Il faut de tout pour fait un monde, même si ce dernier peut aujourd’hui sembler minuscule.

Un ton insinuant et drôle

Ce qui fait cependant le charme de cet ouvrage agréable à parcourir, c’est le ton. Rien du côté aigre du récent livre de Harry Bellet sur les plus célèbres affaires récentes, «Faussaires illustres». L’auteur procède ici par petites touches. Si les renseignements se veulent précis (Noce donne tous les noms, ce qui suppose du courage), le véritable commentaire se voit assuré par le choix précis de chaque mot. Il n’existe pas d’adjectifs et d’adverbes réellement neutres. L’auteur le sait bien. La chose lui permet quelques démolitions en douceur, dont celle du ponte italien Vittorio Sgarbi, mi historien mi politicien. Le lecteur devient ainsi le complice non pas des délinquants mais de l’enquêteur, pourtant scandalisé par un commerce de l’art sentant par trop l’argent. «Aucun fléau ne semble épargner un marché planétaire qui échappe pratiquement à toute régulation.» Mais avec des victimes finalement consentantes…

Pratique

«L’affaire Ruffini, Enquête sur le plus grand mystère du monde de l’art» (le sous-titre ne s’imposait pas pour moi!) de Vincent Noce, aux Editions Buchet Chastel, 287 pages.

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