Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vienne a ouvert l'Albertina Moderne. Un musée de plus dans une ville qui bouge

Au départ se trouvait une grande collection de dessins formée au XVIIIe siècle. Le lieu a ensuite passé à la création moderne, puis contemporaine. Il a annexé le Künstlerhaus.

Le Künstlerhaus rénové et adapté.

Crédits: Robert Bodmer, Albertina Moderne Vienne 2020.

Les musées rouvrent. Vous pouvez en être le témoin un peu partout en Europe. Leur rentrée se révèle même plus rapide qu’initialement prévue. Qu’une nouvelle institution ouvres ses portes peut cependant paraître plus insolite, en cette fin de printemps 2020 voué aux catastrophes. C’est pourtant ce qui est arrivé mercredi 27 mai à Vienne. L’Albertina Moderne a accueilli ce jour-là ses premiers visiteurs avec deux mois et demi de retard sur le calendrier initial. Pour dire la vérité, quelques privilégiés y avaient déjà mis le bout du nez le 12 mars, le jour où tout s’est arrêté en Autriche. « Voici un musée à peine né et déjà fermé, un comble…», avait alors ironisé Klaus Albrecht Schöder, directeur de l’Albertina (et désormais des Albertinas) depuis 1999.

La mise à disposition du public de l'Albertina Moderne confirme l’incroyable développement des musées viennois depuis quelques décennies. Le phénomène reste mal perçu dans les pays francophones. A Paris surtout. La capitale française garde du mal à admettre qu’une capitale jugée par la France provinciale et réactionnaire puisse lui voler ce qu’on appelle en allemand aussi le «leadership» européen. L’actuel gouvernement du chancelier Sebastian Kurz n’arrange rien, même si ce chef d’État de 33 ans devrait donner une impression de jeunesse. Selon l’intelligentzia germanopratine (de Saint-Germain-des-Prés, donc), il s’agit avec lui d’un pays très à droite et donc à éviter. Pour gérer la pandémie actuelle, ce monsieur ne s’en est pas montré montré très adroit. Il n’y a pas eu à Vienne comme à Paris cet autoritarisme rappelant fâcheusement l’Occupation des années 1940 à 1944…

Le grand dépoussiérage

Je ferme la parenthèse. Et je reviens aux beaux-arts. L’Albertina, comme on le sait, conservait au départ une fabuleuse collection graphique. Elle a été formée à la fin du XVIIIe siècle par Albert de Saxe-Teschen (1738-1822), qui avait épousé l’une des nombreuses filles de l’impératrice Marie-Thérèse. Albert avait rassemblé des Dürer, des Rembrandt ou des Greuze, ce dernier étant alors tout ce qu’il y a de plus moderne. Le lieu est longtemps demeuré poussiéreux. La première fois que je l’ai visité, dans les années 1970, il y avait une petite exposition dans un cabinet et une sorte de grand corridor où les mêmes fac-similés restaient accrochés aux murs pendant des âges. C’est bien plus tard que le bâtiment, situé à un des bouts de la Hofburg, s’est vu restauré et surtout remodelé. Il s’agit de nos jours d’un musée moderne, rivalisant avec le Leopold Museum ou le vénérable (mais magnifique) Kunsthistorisches Museum. Celui-ci a aussi passé l'aspirateur, comme l’a montré en 2014 le film «Le grand musée». Quand j’ai découvert le «Kunst», toujours dans les années 1970, les salles n’avaient pas toutes l’électricité! Autant dire qu’elles fermaient tôt en hiver.

Klaus Albrecht Schröder, directeur depuis 199. Photo Albertina, Vienne 2020.

Patrimonial, l’Albertina s’est peu à peu ouvert à l’art moderne, puis contemporain. En 2007 est entrée la Collection Bertliner, riche d’environ 500 œuvres. Elle comportait ce qui manquait à Vienne. Des impressionnistes. Des fauves. Des expressionnistes. L’avant-garde russe. La très riche Collection Essl est ensuite arrivée sous forme de prêt permanent en2017. L’an dernier, l’Albertina a enfin reçu le fonds formé par les marchands de Cologne Rafael et Teresa Jablonka, qui venaient de se retirer en Suisse. Un ensemble à la fois germanique (Baselitz, Lüpertz, Immendorf…) et international (Fischl, Roberto Longo…) Ce gros morceau était convoité de toutes parts. Cela faisait cette fois 500 pièces à présenter. Par roulement certes, mais dans des lieux adéquats.

En vedette l'escalier

L'Albertina devait donc sortir de l’Albertina. Mais comment? Vienne, sur la suggestion de Klaus Albrecht Schröder, a décidé d’attribuer à l’ex-cabinet des dessins le Künstlerhaus, érigé sur le Ring en 1868. Un bel édifice, dans le style éclectique de la Vienne de François-Joseph et de Sissi, avec des colonnes partout. Il a fallu beaucoup de travaux, et donc de dépenses. La métamorphose a cependant permis à l’art moderne et contemporain de se déployer sur 2500 mètres carrés. Le fonds dont l’institution dispose se monte à 60 000 œuvres signées de 5000 artistes. Cela fait beaucoup. «La vedette reste cependant le grand escalier des années 1860», a précisé avec humour Klaus Albrecht Schröder qui va avoir ses 65 ans en septembre, même s’il ne les fait pas. En tête figurent beaucoup d’Autrichiens. Contrairement à Paris, qui regarde ailleurs en snobant ses créateurs nationaux, Vienne tient à ses créateurs identitaires. Ils vont du scandaleux Hermann Nitsch à Valie Export, et de Maria Lassnig à Friedensreich Hundertwasser.

L'escalier du Künstlerhaus, avant les transformations. Photo DR.

Restait à trouver le sujet de l’exposition inaugurale. Là aussi, la direction a vu national, ce qui ne signifie pas nationaliste. La présentation se veut de type rétrospectif. Comment en est-on arrivé au bouillonnement actuel en partant de l’année zéro? «The Beginning» (tiens, un titre en anglais!) raconte donc l’art en Autriche de 1945 à 1980, avec un focus sur les «actionnistes» sanglants qui ont tant scandalisé ici (et ailleurs) dans les années 60 et 70. Il y a aussi là Franz West, récemment vu à Beaubourg, Günter Brus ou cette Kiki Kopelnik honorée en ce moment à La Chaux-de-Fonds (j’ai vu, il va falloir que je vous en parle). La chose dure jusqu’au 8 novembre. Vous saurez tout en entrant dans le site du nouveau site, bien fait, de l’Albertina. C’est www.albertina.at

N.B.1. Vous me direz que j’aurais pu en parler après avoir vu de mes yeux l’Albertina Moderne. Question d’éthique. Certes. Mais je ne sais pas si vous avez remarqué. Depuis le début du confinement, et de la fermeture des frontières, je vous fais aussi de l’information. Il faut que celle-ci circule. Et en ce moment, on peut difficilement dire quelle le fasse…

N.B.2. Le Kunsthistorisches Museum a failli, comme je vous l’ai souvent dit, se voir dirigé par Eike Schmidt. L’homme a démissionné avant même d’y prendre ses fonctions. Il préférait les Offices de Florence. Eike y a dû payer une dédite de 40 000 euros pour rupture de contrat. Et ô surprise, Sabine Haag a pris sa place. L’amusant vient du fait que Sabine était la directrice sortante, dont la renomination avait été primitivement refusée. La dame a repris ses fonctions le 1er janvier 2020. Comme si de rien n’était. Son nouveau mandat dure jusqu’en 2025. … C’est rigolo la vie, non?

N.B.3. Décidément, Vienne bouge comme Paris ne le fait pas. Le mouvement part parfois d’instances inattendues. Ainsi en va-t-il pour la cathédrale, ou Stefansdom, placée sous la houlette de Toni Faber, 58 ans. L’homme collectionne pour lui les anges. Il organise des expositions. Il passe des commandes aux artistes. Pour le mercredi des Cendres, veille de Pâques, il a ainsi confié le maître autel à Erwin Wurm. On sait que naguère les œuvres des églises se voyaient voilées le temps de la Passion. Wurm a donc conçu un maillot violet de 80 mètres carrés. L'autel n'avait plus qu'à l'enfiler. Une pièce éphémère, mais il fallait oser. Des sculptures contemporaines se trouvent aussi au Stefansdom, mais elles restent jusqu’au 6 juin.

Le maillot de Wurm. Une création éphémère. Photo Stefansdom, Vienne 2020..

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