Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vienne 1900 se retrouve "A fleur de peau" au tout nouveau MCB-a de Lausanne

Klimt, Schiele, Kokoschka, mais aussi les autres. Proposée sur deux étages, l'exposition montre aussi bien de la peinture que des meubles ou des objets décoratifs.

"Les poissons d'or" de Gustav Klimt, venus de Soleure.

Crédits: DR, MCB-a, Lausanne 2020.

Un cul! Un cul fellinien agresse en plein musée le visiteur. Il représente à la fois une invite et un signe de mépris. Au début du XXe siècle, montrer son arrière-train à un détracteur comme dernier argument se faisait encore, du moins dans les campagnes. Or «Les poissons d’or» (1902), la tableau-vedette d’«A fleur de peau» au MCB-a lausannois, s’intitulait au départ «A mes critiques». Gustav Klimt, qui présidait alors la Sécession viennoise depuis cinq ans, voulait en découdre avec eux. Il n’imaginait certainement pas que sa toile tout en hauteur finirait bientôt chez la Soleuroise Gertrud Müller, la sœur du collectionneur d’arts premiers Josef Müller. Offerte par son époux comme cadeau de mariage, en prime! On avait les idées larges dans certains familles d’avant-garde…

Se seraient-elles aujourd’hui réduites, dans notre monde confit en féminisme comme on peut l’être en dévotion? L’affiche et la couverture du catalogue du MCB-a permettent de le croire. Si le sourire narquois de la provocatrice autrichienne demeure, son fessier a passé à la trappe par un malheureux recadrage. Le thème de l’exposition inaugurale du musée, après un accrochage de ses collections intitulé «Atlas, Cartographie du don», tourne pourtant autour de la peau et ce qu’il y a dessous. Ce sont d’abord les nerfs, que l’on a comme chacun sait «A fleur de peau». Et Vienne vit alors sous la fascination du bon docteur Freud. Il y a aussi les veines. Les chairs qui se décomposent, même si nombre d’entre elles semblent anorexiques. Puis les os. Eros égale thanatos. Et je vous passe sur ce qui se trouve sur la peau. Tatouages. Cicatrices. Couleurs suspectes. Du brun et du vert. Regardez de près les anatomies peintes par Egon Schiele!

Grands formats

L’exposition curatée (je sais, le mot est horrible) par Catherine Lepdor et Camille Claudet-Lévêque se déroule sur deux étages du musée, tandis que la présentation permanente se met aujourd’hui en place dans l’autre partie du bâtiment. Le premier niveau est consacré aux beaux-arts, avec des objets en vitrine pouvant servir de documentation ou de commentaire. Il y a là quelques pièces magnifiques, dont trois paysages carrés de Klimt et deux spectaculaires compositions de Koloman Moser, visiblement influencées par Ferdinand Hodler. La plus vaste appartient au Kunstmuseum de Berne, qui ne l’a quasi jamais montrée. Il y a aussi des Franz Gerstl, comme son célèbre autoportrait sur fond bleu, nu jusqu’à la taille. Des pochades d’Arnold Schönberg, qui a (hélas?) aussi peint. Quelques réalisations de Max Oppenheimer, le grand méconnu de l’art viennois. Des Kokoschka, parmi lesquels des affiches. Des grands formats bienvenus, ces dernières! Le lieu reste immense et les murs bien blancs. En plus, les néons blêmes du plafond se reflètent dans les vitres de sécurité...

L'un des deux Koloman Moser présentés. Ce n'est pas celui de Berne. Photo DR, MCB-a, Lausanne 2020.

En principe, le visiteur suit le parcours imposé. J’avoue avoir préféré les figures libres, comme au patinage artistique. Il supprime bien sûr l’effort intellectuel des deux commissaires, mais il permet aussi de slalomer de coup de cœur en coup de cœur. J’en ai éprouvé beaucoup. Il est alors temps de reprendre l’escalier pour découvrir au-dessus les arts décoratifs. Le point fort d’une volonté d’expression «totale» allant d'une l’architecture allégée de ses réminiscences historiques aux objets du quotidien. A l'époque, les Wiener Werkstätte vous fournissaient tout. Notez que le concept n’était pas si nouveau que cela. Au XVIIIe siècle, en Angleterre, William Kent ou les frères Adam avaient déjà sans le savoir le concept du «Gesamtkunstwerk».

Meubles blancs

Ici aussi, l’espace apparaît immense. Et bien haut, en plus! Quand les meubles sont blancs, enfin d’un blanc devenu jaune et sale avec le temps, l’ensemble donne du coup une sensation de vide. De quasi absence. Le non-décor choisi par Carole Guinard fait tout flotter. Moins comme un drapeau qu’à la manière d’un trou de conversation. Il aurait selon moi fallu davantage de choses, même si certaines d’entre elles se révèlent ici superbes. Le cabinet à la marqueterie à chevrons de Koloman Moser (mais pourquoi ne pas avoir montré son apparence une fois ouvert en photo à côté?). Les services de table en argent de Josef Hoffmann. L’étrange secrétaire noir d’Adolf Loos.

L'une des aquarelles d'Egon Schiele présentées. Photo DR, MCB-a, Lausanne 2020.

Accouru nombreux (environ 1000 visiteurs par jour), le public ne boude pas son plaisir. Lui ne chipote pas. C’était sans doute la meilleure exposition possible en Suisse sur un sujet à la fois historique et actuel dans la mesure où Vienne a offert au monde les premières modernités. Pour en savoir davantage, rien ne remplace en effet le voyage sur place. Cela dit, les charmes de la Vienne «historicisante» des années 1870-1900 peuvent alors semer le trouble. La Sécession puriste ne s’est jamais adressée qu’à une toute petite élite. L’Empire de François Joseph et de Sissi se voulait plutôt néo-rococo… Et le néo-rococo, c’est comme la crème chantilly. On en redemande.

Pratique

«A fleur de peau», Musée cantonal des beaux-arts (MCB-a), 16, place de la Gare, Lausanne, jusqu’au 24 mai. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h. Cet article est immédiatement suivi d'un entretien avec les commissaires Catherine Lepdor et Camille Lévêque-Claudet.

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