Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vidéo et dessins. Bill Viola rencontre Michel-Ange à la Royal Academy de Londres

Placée sous le signe de la vie, de la mort et de la Renaissance, l'exposition propose bien sûr au public des oeuvres magnifiques. Elle peine pourtant à convaincre en tant qu'entité.

L'une des vidéos de Bill Viola. L'artiste est obsédé par l'eau.

Crédits: Kira Perov, Royal Academy, Londres 2019.

Il réconcilie l'art classique avec la création contemporaine. Mieux encore, Bill Viola réussit à amener dans les musées les plus traditionnels la haute technologie. C'est l'homme de la vidéo, dont il fut l'un des pionniers avec Nam June Paik ou Brune Nauman au début des années 1970. L'Américain, né en 1951, vivait alors à Florence. D'où des connections évidentes avec la peinture de la Renaissance. Celles-ci devaient éclater deux décennies plus tard avec «The Meeting», où il refaisait à sa manière «La Visitation» du Pontormo. Cette pièce d'une lenteur extrême, comme toutes les œuvres de Viola d'ailleurs, devint ainsi en 2001 la première vidéo jamais acquise par le Metropolitan Museum de New York.

Basé à Long Beach, mais très voyageur, l'artiste n'en finit plus d'exposer à travers le monde. Il suffit de regarder son site. La lectures des manifestations auxquelles il participe chaque année donne le tournis. Souvent, l'homme apparaît dans un cadre classique. Ce fut dès 2004 le cas à Londres, où il revient aujourd'hui à la Royal Academy. Neil McGregor lui avait alors offert le sous-sol de la National Gallery, dont il était le bouillant directeur. Les pièces retenues se révélaient bien sûr toutes en rapport avec l'art italien des XVe et XVIe siècles, d'Uccello à Piero della Francesca. C'était une incontestable réussite. Les projections, parfois assez longues, s'imposaient sans choquer qui que ce soit. Une polémique n'est pas toujours nécessaire, contrairement à ce que croient volontiers les médias.

Le "Triptyque de Nantes"

La Royal Academy, qui l'a élu en 2017 comme membre honoraire (comme Anselm Kiefer ou Georg Baselitz) réunit aujourd'hui Bill Viola et Michel-Ange sous le signe de la spiritualité. Pourquoi pas? Si la foi tourmenté de l'Italien est évidente, éclatante même, il est permis de trouver une dimension transcendantale chez l'Américain. En 2014, Berne avait du reste proposé pour une exposition géographiquement très éclatée plusieurs de ses œuvres dans sa cathédrale. Les vidéos de Viola offrent plusieurs clefs de lecture. Le spectateur y retrouve toujours une obsession pour le feu, et surtout l'eau, qui peut l'amener à des nombreuses réflexions. L'artiste s'est fait plus explicite avec son «Triptyque de Nantes» de 1992, qui se voit projeté à la Royal Academy avec beaucoup de précautions oratoires. Le panneau gauche montre en direct un accouchement dans la douleur. Celui de droite offre le décès non moins réel d'une vieille femme. Le centre reste plus indéterminé, avec bien sûr de l'eau. Le visiteur a une impression de voyeurisme. Mais c'est la vie. Mais c'est la mort.

Le Christ ressuscité de Michel-Ange, dont l'exposition propose plusieurs versions. Photo Royal Collection.

Michel-Ange doit s'insérer là-dedans avec des dessins de relativement petite taille et le «Tondo Taddei», la seule sculpture du maître conservée en Grande-Bretagne. Un relief qui appartient en propre à la Royal Academy. Le commissaire Martin Clayton a choisi de montrer des feuilles très finies du Toscan. La plupart d'entre elles ont été offertes dans les années 1530 à Tommaso di Cavallieri, la grande passion amoureuse du sculpteur. La nature de leur relation reste bien sûr incertaine, la postérité ayant longtemps vu là une longue amitié platonique. Les sujets de certaines œuvres semblent cependant clairs et Michel-Ange, qui était aussi poète, a dédié à Tommaso trente sonnets enflammés. A l'exception de deux, tous ces dessins appartiennent à la Royal Collection, ce qui fait du coup d'Elizabeth II la coproductrice d'une exposition fort peu conventionnelle.

Des feuilles admirables

Rarement présentées, ces feuilles abouties, à l'opposé de ce que l'on sait ordinairement de Michel-Ange, restent dans un état de conservation admirable. Ce sont des sommets du genre. Les découvrir enfin pour de vrai, et non plus en reproductions, vaut largement le voyage. Leur rapport avec Bill Viola n'apparaît cependant pas évident. Le public a finalement l'impression de se retrouver face à deux expositions jumelées. Il est le spectateur de l'une, puis le regardeur de l'autre. «Michelangelo-Bill Viola» ne fonctionne pas en tant qu'entité. La chose n'était pas une fatalité. En 2017, «Bill Viola, Rinascimento elettronico», au Palazzo Strozzi de Florence (dont je vous avais parlé) avait su lier la gerbe dans le cadre idéal. Il y avait là les grandes vidéos, dont beaucoup se voient aujourd'hui reprises à Londres, et quelques tableaux italiens bien choisis. Tout semblait aller de soi. Tel n'est pas le cas dans le décor, d'une beauté un peu funèbre, de la RA.

Si Viola, dont certaines pièces commencent à être déjà très vues, s'en sort tout de même bien, Michel-Ange avait lui aussi été mieux servi en 2017 à quelques mètres de la Royal Academy. La National Gallery avait alors proposé un «Michel-Ange-Sebastiano del Piombo» dont il a également été question dans cette chronique. Un duo cette fois à la fois cohérent et indiscutable. Sebastiano a plusieurs fois travaillé à Rome dans les années 1530 à partir d'esquisses du sculpteur, considéré comme un parangon de l'art de composer un sujet. Le résultat apparaissait superbe. Peut-être faudrait-il se montrer prudent avant de proposer des tandems chocs à même d'attirer un large public. Toute rencontre n'est pas heureuse, même si Viola a si bien réussi son «Meeting» avec Pontormo.

Pratique

«Bill Viola-Michelangelo, Life, Death, Rebirth», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 31 mars. Tél. 0044420 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."