Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Attention les yeux! Vasarely revient en grâce. Le Centre Pompidou l'expose en gloire

Le Hongrois avait marqué les années 1960 et 1970 avec ses jeux de couleurs abstraits. Puis la mode avait passé, même s'il n'est mort qu'en 1997. Beaubourg s'offre aujourd'hui la totale.

Des carrés qu'une boule semble vouloir faire exploser.

Crédits: Succession Victor Vasarely, Centre Pompidou, Paris 2019.

Qu'est-ce qui fait mal aux yeux, qui semble toujours la même chose (même si ce n'est pas le cas) et paraît tout de même un peu démodé? Je vous donne vite la réponse. Il s'agit d'un tableau de Victor Vasarely. Le Hongrois de Paris revient cependant en grâce, comme il y a quelques années ses contemporains Georges Mathieu ou Bernard Buffet. Idem pour des designers dont Pierre Paulin et Roger Tallon. Les «sixties» à la française opèrent leur retour. Il y a bien sûr là des sous-entendus commerciaux. Il semble pourtant permis d'avoir aujourd'hui la nostalgie de jours plus heureux, même si les gens se plaignaient alors déjà. La France reste depuis toujours un pays de mécontents.

Né en 1906, Vasarely a marqué les années 60 et 70 de ses géométries colorées. Il s'est alors retrouvé mis à toutes les sauces, ce qui le ravissait d'ailleurs. Ses motifs pouvaient se décliner sous toutes les formes et dans toutes les dimensions. Elles allaient de la pochette de disque, qui reprenait son format favori, le carré, à la façade entière d'immeuble. Signe des temps, celle conçue en 1972 pour RTL à la rue Bayard a disparu début 2018. Un hasard de l'histoire, à moins qu'il ne s'agisse d'une mésaventure des ondes. On ne s'évanouit pas comme ça dans la nature quand on revient sous les projecteurs de l'actualité. Il devient du coup permis de penser que la dite façade, formée de ronds concentriques, ne s'est pas perdue pour tout le monde.

A Beaubourg depuis 1977

Vasarely semblait en fin de course, même s'il n'est mort qu'en 1997, lors de l'ouverture en 1977 du Centre Pompidou. Un lieu qui accueille aujourd'hui sa rétrospective au sixième étage. Il signait alors un portrait du défunt président, qui avait voulu Beaubourg. Une effigie faite de lamelles noires et blanches. Elle reste d'ailleurs suspendue dans le hall, même si plus personne ne la regarde. Notons qu'en cette même année 1977, Claude Pompidou, la veuve, offrait un Vasarely tiré de la collection familiale au Centre. Un geste symbolique. Cette dame de caractère entendait donner la preuve des goûts contemporains du couple, qui avait tout de même fait éventrer un quartier historique de Paris afin d'installer la grosse machine de Renzo Piano et de Richard Roger. Un acte sans doute impossible de nos jours. Mais Pompidou, avant de mourir du cancer en 1974, ne songeait-il pas une autoroute Nord-Sud coupant la capitale en deux? On a eu chaud tandis qu'il devenait froid.

Le portrait présidentiel de Georges Pompidou, dans le hall de Beaubourg. Photo succession Victor Vasarely, Centre Pompidou, Paris 2019.

Le fameux tableau donné par Claude Pompidou se retrouve bien sûr dans l'exposition actuelle, qui vient après celle du Musée Thyssen de Madrid en juin-septembre 2018. Montée par Michel Gauthier et Arnauld Pierre, celle-ci couvre la carrière entière de l'homme, depuis ses débuts comme publicitaire dans la Hongrie du Régent Horthy (l'un des premiers régimes fascistes). Il y a ainsi des prêts de Budapest, où Vasarely a fondé en 1987 son second musée après celui d'Aix en 1976. Le visiteur note la façon dont il passe assez vite d'une figuration synthétisée aux première formes d'abstraction. Il suffit de penser aux «Zèbres» s'incorporant l'un dans l'autre. Ils me font penser aux créations, pourtant très différentes d'esprit, de son aîné néerlandais Maurits Cornelis Escher (1898-1972). Il serait intéressant d'illustrer une fois leurs parcours en regard.

Une dissidence au sein de l'abstraction

A ce moment-là, Vasarely se trouve déjà à Paris, où il a débarqué en 1930. Il continue à travailler pour plusieurs agences en tant que graphiste. Son activité de peintre demeure parallèle. Le débutant donne peu de tableaux avant la fin des années 40. Aucune couleur encore. L'homme reste fidèle au noir et au blanc, qui trahissent sa principale activité. Mais déjà, son abstraction bouge. C'est la grande rupture avec la vision rigide d'un Piet Mondrian ou des Français Jean Gorin, Marcelle Cahn ou César Domela. Il y a une dissidence. Les commissaires parlent à mon avis justement de «dérèglement maniériste par rapport à un art rationnel comme celui du Bauhaus». Naturalisé en 1961, le Hongrois propose des formes de jeux. Il s'agit pour lui de créer l'illusion d'une troisième dimension, alors que les disciples de Mondrian restaient ascétiquement liés au principe des surfaces planes. Vasarely va multiplier les impressions d'excroissances. C'est comme si des boules étaient venues faire exploser ses alignements de carrés ou de ronds bien sages.

Vasarely vise avec ces fantaisies à donner un art ludique et populaire. L'artiste aime à se faire piller. Vulgariser. Diffuser. Pour lui, le monde entier devrait finir par ressembler à une des ses toiles, avec des couleurs franches et joyeuses. Il se retrouve ainsi en adéquation avec une époque optimiste, dont le couturier vedette se nomme André Courrèges. Pour imiter les œuvres originales, les gens n'ont qu'à s'amuser avec des ronds et des carrés vers, rouges, jaunes ou bleus qu'ils peuvent acheter en kits. Il y a là, comme le rappellent Michel Gauthier et Arnauld Pierre, un «espéranto visuel». Des «énergies abstraites». On parlait plutôt à l'époque, je me souviens, d'«op art». Avec surtout rien de figuratif. Il suffit de regarder la salle à manger de la Deutsche Bank de Francfort, pieusement reconstituée au Centre Pompidou. Aucun rapport avec le «flower power» qui se dessinait de Londres à San Francisco, les deux capitales «in» du moment.

Rêveries cosmiques

Evidemment, tout ne reste pas aussi simple, voire simpliste. Il y a aussi des «rêveries cosmiques» chez Vasarely. Elles font l'objet de la dernière salle, plongée dans le noir, alors que les années 1960 se voulaient toutes blanches. Le cosmos a fini par rejoindre la science-fiction chez l'homme. «Vasarely est un moderniste qui a foi dans la science.» D'accord. Il l'adapte néanmoins à son credo pictural. L'homme a créé un système trop au point pour le bousculer. C'est de la grande «déco», il ne faut pas l'oublier! Il ne suffit pas de brandir le micro et le macro-cosmos et d'invoquer la physique pure pour modifier la donne. Tout cela reste bien gentil, mais devient à la longue un peu fatiguant. Le Hongrois a du reste connu une totale éclipse après 1980. Autant dire qu'il était alors devenu une vieille lune. Fallait-il le tirer avec autant d'insistance de l'ombre?

Pratique

«Vasarely», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 6 mai. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

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