Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Victoire! Le livre sur "L'héritage de Gustave Revilliod" a paru un an après le colloque

Comment Genève s'est-elle conduite avec son mécène? Son testament a été bafoué. Ses collections dispersées. Reste le musée, dont l'histoire n'est de loin pas terminée.

La couverture du livre, avec le portrait de Revilliod par Charles Louis François Glardon.

Crédits: DR.

Il y a eu l’exposition à l’Ariana en 2018-2019. L’hommage au fondateur du musée genevois était accompagné d’un livre assez lourd pour vous caler une commode et suffisamment cher pour obliger ses acheteurs à manger des nouilles pendant des mois. Cela ne suffisait bien sûr pas. La manifestation s’accompagnait donc d’un colloque sur «L’héritage de Gustave Revilliod», tenu le 8 mars 2019. Les actes de cette journée viennent de paraître. Avec Frédéric Elsig, qui avait conçu l’événement en compagnie de la directrice Isabelle Naef Galuba, les choses ne traînent pas cinq ou six ans comme pour certains de ses confrères universitaires. Frédéric est un professionnel.

Le grand hall, vers 1930. Photo DR.

Nettement plus mince et plus léger que le pavé paru l’an dernier chez 5Continents, l’ouvrage reprend les communications faites ce jour-là. Le mécène est mort en 1890. On n’y reviendra pas. Ce qui devait se voir dit l’a été auparavant. Il s’agit cette fois de parler de ce qui se situe autour de lui, ou de ce qui lui succède. Les choses vont du colossal domaine familial de Varembé (aujourd’hui réduit à un jardinet autour du bâtiment à coupole dessiné par Jacques-Elysée Goss) au destin des collections rassemblées de manière quelque peu boulimique par Revilliod. Il fallait parler de leur dévalorisation presque diffamatoire par le conservateur du Musée d’art et d’histoire (MAH) Louis Gielly dans les années 1930 comme de la transformation de l’Ariana, conçu au départ comme une institution encyclopédique, en musée de la céramique et du verre. Le tout en donnant comme point d'orgue la vie de Walther Fol, également décédé en 1890. Etudié par Charlotte Magnin, l'homme a également créé un musée, aujourd’hui absorbé par le MAH. Pourquoi n’aurait-il pas droit à son exposition, son livre et son colloque?

Un défilé de directeurs

Les conférences du 8 mars 2019 ont parfois été consensuelles, comme celle de la conservatrice Anne-Claire Schumacher qui a évoqué les directions successives de l’Ariana, englobé (que dis-je colonisé!) par le MAH dans les années 1930 pour ne retrouver sa pleine indépendance qu’en 2010. Il fallait proposer ici un défilé historique, comme dans les films de Sacha Guitry. Godefroy Sidler, l’homme lige de Revilliod, pour commencer. Puis Waldemar Deonna, Pierre Bouffard, Edgar Pelichet (dont des mégots de cigarettes se retrouvent encore parfois au fond d’un vase tiré des réserves), Marie-Thérèse Coullery et Roland Blaettler. Raconter «Mathé» permettait de parler de la laborieuse restauration de musée, resté fermé douze ans après un référendum où le premier projet avait été refusé à 34 voix près. Fermé en 1981, l’Ariana n'a rouvert qu’en septembre 1993, avec son décor actuel et ses terribles vitrines qui m’ont toujours fait penser à des poumons d’acier.

La chambre chinoise, détruite dans les années 1930. Photo DR.

D’autres sujets auraient pu devenir polémiques, même si ce n’était pas le but. Nous ne sommes pas ici dans une réunion de Contre l’enlaidissement de Genève. Ainsi en va-t-il des statues des trois hectares actuels du parc, bourrées de bons sentiments certes, mais transformant les lieux en dépotoir esthétique jusqu’à l’arrivée du beau mur en briques de Jacques Kauffmann. Et encore l’Ariana a-t-il miraculeusement échappé aux «Réverbères de la mémoire» dédiés aux Arméniens, comme le lecteur le redécouvre en lisant Hélène Gerster! Mais c’est surtout la Société des Nations, devenue l’ONU après la guerre, qui aurait pu cristalliser les conflits. La Ville avait-elle le droit de casser les dernières volontés de Gustave Revilliod, ou plus hypocritement de les contourner en faisant construire le Palais des Nations? Non, et Joëlle Kuntz le dit courageusement dans «La torture d’un testament». La raison d’État a primé sur le droit quand il s’est agi d’attirer la plus illustre des organisations internationales. La journaliste brise ici un tabou. Genève leur devrait presque tout. En tout cas une gloire qu’il me semble permis de qualifier de gloriole. L’ONU est à notre ville ce que le Vatican constitue pour Rome. Un poids prestigieux (1).

Le dévoilement de la plaque en hommage à Revilliod, rue de l'Hôtel-de-Ville en 2019. Photo Tribune de Genève.

Cet ensemble de textes se lit agréablement. Il n’y a pas de dérapages universitaires dans le sens d’une complaisance intellectuelle. Je ne pense du reste pas que Frédéric Elsig l’aurait permis. L’ouvrage se révèle vraiment destiné à des lecteurs presque ordinaires. Son point noir reste l’illustration. Sont-ce les documents originaux? Les clicheurs auraient-ils souffert de cataracte ou de glaucome? L’encre aurait-elle manqué chez l’imprimeur? Toujours est-il que les images restent grises et floues, alors que les mots employés apparaissent clairs et précis…

(1) Là, c’est moi qui commence à parler. J’en rajoute beaucoup sur ce que dit Joëlle Kuntz.

Pratique

«L’héritage de Gustave Revilliod», sous la direction de Frédéric Elsig et Isabelle Naef Galuba, collection Patrimoine Genevois, Editions Georg, 208 pages. L’Ariana nous mitonne pour cet automne la présentation de ses collections de céramiques japonaises, dont certaines proviennent du legs Revilliod.

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