Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VICENCE/"Les ambres de la princesse" au Palazzo Leoni Montanari

Crédits: Intesa Sanpaolo

C'est un lieu qui reste peu visité dans une ville qui ne l'est pas davantage. Quel dommage! Vicence (ou Vicenza, si vous préférez) constitue sans doute la ville la plus architecturale d'Italie. Andrea Palladio l'a marquée pour des siècles. Au début du XIXe encore, des maîtres d’œuvre bâtissaient encore dans le style inventé trois cent ans plus tôt par l'auteur de la «Villa Rotonda», située sur une colline des environs. 

Le Palazzo Leoni Montanari a été élevé à la fin du XVIIe siècle, lors d'un intermède baroque entre deux périodes paladiennes. En dépit du luxe de sa cour et de sa galerie à stucs partiellement dorés, il ne faut pas imaginer là une demeure princière. C'est un riche marchand de tissus qui l'a fait construire non loin de la Santa Corona. Profitez du reste de votre passage pour visiter cette église, qui vient de se voir entièrement restaurée. Avec ses nouveaux éclairages (qui donnent notamment sur un Véronèse et un Bellini stupéfiants), on se croirait dans un décor de cinéma.

Les collections de la banque 

Le Palazzo Leoni Montanari appartient depuis longtemps à une banque. Celle-ci a souvent changé de mains, et donc de nom. C'était hier l'Ambrosiano Veneto. Il s'agit aujourd'hui de l'Intesa Sanpaolo. Demain, je ne sais pas. Vu la vie aventureuse que connaissent les institutions financières italiennes, et en particulier celles de Vénétie qu'il a récemment fallu recapitaliser, tout semble possible. On se demande juste comment le pays qui a inventé la banque moderne aux XIIIe et XIVe siècles a pu en arriver là (1). 

La raison sociale actuelle a ainsi hérité de superbes collections historiques. Celles-ci font régulièrement l'objet de somptueuses expositions. L'actuelle s'intitule «Le ambre della principessa». Elle possède premièrement le mérite de remettre en valeur la route de l'ambre, aussi importante dans l'Antiquité et le haut Moyen Age que celle de la soie. Dites-vous bien qu'on a retrouvé des ambres de la Baltique dans la tombe d'une princesse de la dynastie Liao, autrement dit au Nord de la Chine. Ici, cette oléorésine fossile a accompli moins de kilomètres. Elle s'est retrouvée dans la dernière demeure d'une femme enterrée dans les Pouilles vers 480 av. J.-C. Ce sont les archéologues des débuts du XIXe siècle qui ont parlé, pour faire riche, de «princesse».

Un ensemble formé vers 1830 

Le palais expose en effet par roulement, et c'est sa seconde qualité, la collection Caputi, formée vers 1830 dans les Pouilles, qui faisaient alors partie du Royaume de Naples et des Deux-Siciles. Les fouilles y étaient déjà réglementées depuis 1822. Les décrets seront précisés en 1836 pour Ruvo de Puglia, où vivaient les très antiquisants Caputi père, puis fils. Une partie pouvait aller aux privés. Une autre revenait à l'Etat, qui conduisait des campagnes déjà scientifiques. On est frappé, au Palazzo Leoni Montanari, de voir les relevés en couleurs et les publications d'époque. Un magnifique vase apulien se retrouve ainsi à côté de sa gravure, rehaussée à la gouache. On comprend aussi l'intérêt qu'a pu soulever une magnifique hydrie, attique celle-ci. Son décor représente avec réalisme l'atelier d'un potier athénien du Ve siècle av. J.-C. 

Une partie des découvertes ayant fini dans les collections royales, et par-là au Musée archéologique de Naples, les expositions vicentines actuelles réunissent le tout. Il y a ainsi, outre les ambres dont l'esthétique me convainc assez peu, un admirable fragment de fresque provenant de la tombe, dit «des Danseuses». La décoration a été détachée et coupée en morceaux entre 1833 et 1836. L'ensemble du puzzle, dûment relevé dans une aquarelle exposée tout près, a heureusement fini au même endroit. Naples.

Un palais magnifique 

Une fois cette visite achevée, rien n'interdit de se promener dans le palais, désert en été (en hiver, je ne sais pas). Il y a une importante collection d'icônes au second étage, de la peinture vénitienne du «settecento» et bien entendu les décors originaux du palais, dont la chapelle a hélas pris une bombe pendant la dernière guerre. Et puis, après la Santa Corona, vient la ville-décor. Vous pouvez y rester entre deux heures et une semaine. Il y a en effet là de quoi faire, les quartiers un peu extérieurs, complètement inconnus, étant eux aussi plein d'églises, de jardins et de palais à découvrir. 

(1) Cela dit, l'actuelle pénurie d'eau romaine a bien révélé que les canalisations de la capitale étaient complètement pourries, avec les pertes d'eau que cela suppose: 45%. Quand on pense au nombre d'aqueducs et d'égouts que les Romains ont construit dans l'Antiquité, c'est à pleurer...

Pratique 

«Le ambre della principessa», Palazzo Leoni Montanari, 25, Calle' Santa Corona, Vicence, jusqu'au 7 janvier. Site www.galleriaditalia.com/it (attention de ne pas confondre avec la «galleria» de Milan!). Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Intesa Sanpaolo): Un grand vase apulien du VIe siècle et sa gravure édité peu après la découverte.

Prochaine chronique le jeudi 17 août. Photographie aux Bastions. Les paradis fiscaux.

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