Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VICENCE/Le Palladio Museum propose "Tiepolo secret". Une jolie histoire

Crédits: Palladio Museum, Vicence 2017

Vicence est la ville d'Andrea Palladio (1508-1580). Aucun architecte n'aura autant marqué le profil d'une cité, à moins de l'avoir créée lui-même «ab nihilo» comme Le Corbusier à Chandigarh ou Oscar Niemeyer à Brasilia. Presque tous ses bâtiments ont survécu. Il faut dire que l'homme n'a jamais cessé d'être à la mode. Des centaines, que dis-je, des millier de bâtiments se sont construits selon ses principes, résumés dans ses «Quatres livres» parus à Venise en 1570. Toutes les maisons blanches à colonnes que l'on voit dans les films se situant dans les Etats du Sud des Etats-Unis répondent ainsi (même si c'est parfois lointainement) aux règles alors énoncées. 

Le Palladio Museum, créé il y a quelques années à Vicence dans l'un de ses palais, propose aujourd'hui une petite exposition intitulée «Tiepolo Segreto». Pourquoi secret? Parce que les sept fresques montrées n'avaient jamais été vues par le public. C'est l'occasion pour l'institution, qui les a reçues en dépôt permanent, de raconter une étonnante histoire. Elle commence au XVIIIe siècle. C'est en effet l'époque où ont vécu les Tiepolo père (Giambattista) et fils (Gian-Domenico et Lorenzo).

En noir et blanc 

Le père a beaucoup travaillé dans la région, même si nombre de ses décors muraux ont disparu, souvent détachés et vendus au XIXe siècle. Il y en a ainsi du Musée Jacquemart-André de Paris ou au «Met» de New York, avec un petit détour par Seattle. Giambattista a ainsi œuvré pour la famille Valmarana, qui faisait partie du gratin d'une ville appartenant alors à la République de Venise. Le public peut découvrir un fabuleux «Sacrifice d'Iphigénie» dans leur villa, située sur les collines dominant Vicence. Gian-Domenico ornait parallèlement, mais dans un style plus proche du quotidien, la maisonnette attenante. L'ensemble avait été très remarqué dès sa création. On recevait beaucoup durant le «Settecento», qui avait par ailleurs vu les premières invasions de touristes à Venise. Nous sommes alors dans les années 1750. 

Vingt ans plus tard, alors que Giambattista venait de mourir à Madrid, Gian-Domenico s'est vu rappelé par les Valmarana. Il s'agissait d'agrémenter, dans un goût plus proche du néo-classicisme, le palais urbain de la famille. Le parti adopté s'inspirait du tout proche Teatro Olimpico de Palladio. LA référence. Aidé d'un spécialiste des architectures feintes, le peintre allait travailler en noir et blanc, avec tout de même des rehauts d'ocre et de jaune. Daté 1773, l'ensemble resta en place jusqu'à la dernière guerre mondiale.

Fresques arrachées 

Cette dernière, on ne le rappelle pas assez, a durement touché les villes du Veneto, sauf Venise elle-même. Les bombardements alliés ont fait d'énormes dégâts, réparés par la suite. C'est ce qu'il y a d'extraordinaire avec les Italiens. Contrairement aux Allemands, qui ont un peu raté leurs restitutions, ils s'y sont si bien pris qu'on remarque rarement la différence. Il demeure cependant difficile de refaire les peintures. A Vérone, non loin de Vicence, les restaurateurs ont pu réédifier à l'identique Palazzo Canossa, qu'avaient fait sauter les Nazis pour protéger leur retraite en 1945. Impossible de reconstituer l'immense fresque signée Giambattista Tiepolo. 

La Palazzo Valmarana-Trento appartenait alors à Fausto Franco, dont la mère était née Valmarana. C'était un historien de l'art très concerné par le patrimoine. En mars 1945, il décida ainsi de faire arracher les fresques du grand salon. Le procédé était alors très au point. Si les premières tentatives, pratiquées au XVIIe siècle déjà, s'étaient soldées par des demi-échecs, on pouvait tout faire dans les années 1940. Les artisans travaillèrent dans les règles de l'art en dépit de l'urgence. Les dix-sept morceaux demeuraient intacts après leur intervention. Une intervention bienvenue. En mai 1945, une bombe anéantissait le Palazzo Valmarana-Trento.

Un musée à découvrir 

Fausto Franco est mort depuis longtemps. Il avait fondé après la guerre avec de multiples savants européens le Comité Palladio, qui a beaucoup fait pour le maintien de ce patrimoine local. Ce sont ses héritiers Giovanni et Camillo qui ont confié l'ensemble au Palladio Museum, qui leur a dédié cette petite exposition avec un film d'explication aussi intelligent qu'accessible au grand public. Il ne leur restait que sept fragments. On voit les photos des autres. Personne n'a hélas pensé à dire ce qu'ils sont devenus. Disparition ultérieure? Partage successoral? Heureusement que le gros morceau est là avec sa variation sur le Teatro Olimpico. 

L'ensemble montre un Gian-Domenico cheminant encore sur les traces de son père. Il changera ensuite de style, pour se tourner vers des sujets contemporains. Il s'agit d'un Gian-Domenico en pleine forme. Ce fils visiblement très complexé par le père (il signait systématiquement le moindre dessin, ce qui ne se faisait guère à l'époque) va surproduire dès les années 1780. Il y aura là beaucoup d'alimentaire. De répétitif. De fatigué. La force créative s'était perdue. Gian-Domenico continuera cependant jusqu'à sa mort à 77 ans en 1804. 

Cette minuscule exposition laisse largement le temps de visiter le musée, logé dans un palais qui a conservé ses stucs et ses décorations peintes du XVIe siècle. Le public peut ainsi découvrir l’œuvre de Palladio et ses dérivations dans le monde entier. Le parcours se veut ludique. Imaginatif. Reste qu'il me semble fait pour être accompli une seule fois. La présentation possède, de par ses multiples vidéos, ses projections et ses interventions un caractère un peu statique.

Pratique 

«Tiepolo Segreto», Palladio Museum, 11, Contra' Porti, Vicence, jusqu'au 17 juin 2018. Tél. 0039 0444 323 014, site www.palladiomuseum.org Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h.

Photo (Palladio Museum): L'une des sept fresques de Gian-Domenico Tiepolo.

Prochaine chronique le dimanche 10 décembre. La Collezione Peggy Guggenheim de Venise montre les symbolistes Rose + Croix.

 

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