Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VICENCE/L'événement Van Gogh à la Basilique palladienne, un échec

Crédits: Vincent Van Gogh/Gemeente Museum, La Haye/Linea d'Ombra

Le matraquage a commencé au début de l'année. Marco Goldin en était alors encore à son exposition sur les impressionnistes à Trévise, dont je vous ai parlé en son temps. Réconcilié avec Vicence, où il avait déjà organisé plusieurs méga-événements à la Basilique palladienne, le directeur et animateur de l'organisation Linea d'Ombra allait y monter une exposition  Van Gogh. Ce serait comme il se doit la plus importante jamais organisée en Italie. L'organisateur-curateur prévoyait «cent quarante chefs-d’œuvre» empruntés aux «musées les plus renommés du monde». Il y a toujours eu chez l'homme un côté bateleur. Soyons justes, ses promesses se voyaient jusqu'ici tenues, même si le propos pouvait souvent sembler aussi bavard qu'absurde. A Trévise, où l'impressionnisme commençait courageusement avec Titien, Rubens et Rembrandt, il y se trouvait beaucoup de tableaux fabuleux ne voyageant normalement jamais. 

Au fil des mois, les communiqués de presse se sont rapprochés, tandis que la presse transalpine se voyait travaillée au corps. On apprenait ainsi que les billets commandés sur le Net se vendaient à raison de 2500 par jour, qu'il y en avait 125 000 d'écoulés et qu'il ne se trouverait bientôt plus de place pour insérer des groupes. Histoire de faire mousser les choses, certains chiffres se voyaient dévoilés. L'assurance des œuvres se monterait à 1,1 milliard d'euros, ce qui semble finalement peu pour 140 Van Gogh. Quant à l'exposition elle-même, elle coûterait 4,5 millions à Linea d'Ombra. Ne manquait plus qu'un peu de suspense. Il est arrivé lorsque les travaux d'aménagement intérieur de la Basilique se sont interrompus. Les conditions muséales ne semblaient pas respectées. Trop chaud. Pas assez sec. Un Van Gogh souffre passé 20 degrés et il s'enrhume à plus de 50% d'humidité. Dieu comme leur vie a dû paraître dure aux tableaux quand ils étaient encore chez des privés! L'affaire s'est cependant vite débloquées. Le chantier a repris.

Entrée accessible 

Début octobre, «Van Gogh, Tra il grano e il cielo» a donc pu ouvrir. Ce n'est pas à chaque instant la ruée attendue par les uns et redoutée par les autres (je parle ici des visiteurs). Je suis entré en une minute, sans réservation, un soir où la rétrospective se voit prolongée jusqu'à 20 heures. Tout se révèle bien organisé. Goldin connaît son affaire. Vicence a consenti des efforts. Le public monte un escalier installé dans une maison adjacente à l'illustre monument construit par Palladio et classé par l'Unesco depuis 1994. L'immense salle médiévale, entourée de façades classiques par l'architecte au XVIe siècle, se retrouve coupée en deux, comme une poire. Les visiteurs commencent par la partie droite, vont jusqu'au bout, puis reviennent sur la gauche où se trouve «in fine» la sortie. Les flux restent simples à gérer. Les espaces créés par les cimaises se révèlent en plus assez vastes pour que les fameux groupes ne se gênent pas les uns les autres. 

Cela dit, à qui ressemble l'exposition? A une déception. S'il y a bien 123 œuvres aux murs, plus de la moitié concerne les tâtonnements de Van Gogh au début des années 1880. Or le Néerlandais ne fait pas partie des génies précoces. Comme Cézanne, du reste. Le musée Kröller-Müller d'Otterlo a fourni l'essentiel de ce matériel de jeunesse. Il consiste pour l'essentiel en grands dessins, où Van Gogh tente, sur les traces de Jean-François Millet et des maîtres de l'Ecole de La Haye, de fixer la vie paysanne dans toute sa dureté. Il existe en effet deux stocks Van Gogh. Celui d'Otterlo, un lieu se situant loin de tout en Hollande, et celui du musée portant le nom de l'artiste à Amsterdam. Notons au passage que ce dernier n'a rien confié du tout à Marco Goldin.

La maquette et le cycle moderne 

Le public en reste donc aux débuts quand il a terminé la partie droite. Il peut ensuite passer en grande vitesse aux périodes de Paris, d'Arles, de Saint-Rémy et pour finir d'Auvers. L'exposition ne comporte en réalité que 43 tableaux. Contrairement à la précédente exposition de Goldin sur la nuit au même endroit, où les musées internationaux (surtout ceux en difficultés financières, d'ailleurs) avaient prêté des choses hallucinantes, les fournisseurs célèbres se sont cette fois fait rares. Les toiles viennent aussi du Kröller Muller, appuyées par quelques envois d'institutions britanniques, dont ne fait bien sûr pas partie la National Gallery de Londres. Cela dit, il y a tout de même des merveilles sur les murs noirs, où les peintures se voient si violemment éclairées par des LED qu'elles ont l'air de «posters». Je pense notamment à l'«Intérieur de restaurant» de 1887 du Kröller-Müller, au «Pont de Langlois» de 1888, venu de Cologne, ou au «Champ de coquelicots» de 1890, fourni par le Gemeente Museum de La Haye. 

L’exposition se termine par deux idées baroques. Un espace contient une maquette géante reconstituant l'hospice de Saint-Rémy, où Van Gogh fut interné en 1889. Toute l'histoire du monument se voit racontée sur les murs, depuis le haut Moyen-Age. Il faut dire que le texte demeure un péché mignon de Marco Goldin. Il en a répandu des kilomètres sur les cimaises, écrit en blanc crème sur fond gris perle, ce qui le rend assez peu lisible. L’introduction sur quatre colonnes serrées se révèle si longue que je l'avais au départ cru rédigée en quatre langues. Ceci n'est rien comparé au couac final. Un artiste contemporain du genre figuratif traditionnel, Massimo Massagrande, y raconte en sept peintures brossées en 2017 «Le dernier jour de Van Gogh». C'est monstrueux. Je suis ressorti de la Basilique la tête basse. J'avais vu la plus mauvaise exposition de Marco Goldin. Celui-ci va pourtant récidiver. Je viens de recevoir les premiers communiqués pour un Rodin prévu en 2018 à Trévise. Cela dit, ce ne sera cette fois pas pire que la rétrospective montée début 2017 par la Grand Palais parisien afin de célébrer les 100 ans de la mort du sculpteur!

Pratique

«Van Gogh, Tra il grano e il cielo», Basilica Palladiana, piazza dei Signori, Vicence, jusqu'au 4 avril 2018. Tél. de l'expo 0039 04 224 29 999, site www.lineadombra.it Ouvert du lundi au jeudi de 10h à 18h, les vendredis, samedis et dimanches jusqu'à 20h.

Photo (Gemeente Museum, La Haye/Linea d'Ombra): "Le champ de coquelicots" de 1890. Un des clous de l'exposition.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur le livre "L'oreille de Van Gogh".

Prochaine chronique le dimanche 29 octobre. Rubens portraitiste principer à Paris. 

 

 

 

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