Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vicence mélange les icônes orthodoxes et la peinture moderne russe

La Palazzo Leoni Montanari propose une exposition de luxe pour les 20 ans de sa transformation en musée. Nous sommes ici à l'Intesa SanPaolo.

La spiritualité a toujours tenu un grand rôle chez Wassili Kandinsky.

Crédits: Palazzzo Leoni Montanari, Vivence 2019.

C’est un beau palais baroque dans une «contra» de Vicence. Autrement dit une petite rue latérale. Le Leoni Montanari y est en bonne compagnie avec une église sublime, Santa Corona, quelques bâtiments Renaissance et un musée néo-classique. Il y a hélas aussi là un palais de justice moderne. Ceint de barrières et de chicanes, ce dernier tend à ressembler à une ambassade américaine dans un pays du Moyen-Orient en crise. Voilà qui détériore le paysage.

Le «palazzo» appartient aujourd’hui par héritage à l’Intesa SanPaolo. Je vous ai déjà raconté ça. Promue premier établissement bancaire italien, la séculaire maison piémontaise a absorbé comme ça beaucoup d’établissements plus restreints, aux finances parfois chancelantes. Elle a aussi repris leurs activités de collectionneurs et de mécènes. Ainsi en va-t-il à Vicence, où celles-ci avaient été initiées par l’Ambrosiano Veneto. Une banque ayant formé à la fin des années 1990 l’Intesa, reprise depuis par la Banca di SanPaolo, créée en 1563. Comme dans la mer, les gros poissons finissent par manger les petits, avec les problèmes de digestion que cela suppose.

Le temps des "Restitutions"

L’actuelle exposition «Kandinski, Goncharova, Chagall, Le Sacré et la beauté dans l’art russe» fait officiellement partie des 20 ans de «muséification» du Palazzo Leoni Montanari. L’Intesa joue ici avec les mots. L’Ambrosiano a organisé en ces lieux des expositions bien avant cela. Mais sans salles permanentes. Il avait surtout lancé le programme des «Restitutions». Oubliez le sens aujourd’hui donné à ce mot dans le domaine des arts extra-européens. Il s’agissait, il s’agit toujours du reste, de financer des restaurations d’œuvres mal en point se trouvant dans des églises oubliées ou des musées de seconde zone. De faire du sauvetage, en un mot. Et cela même si les chapelles, les petits musées ou les zones archéologiques méconnues d’Italie conservent souvent des merveilles.

Deux figures païennes intégrées aux croyances orthodoxes. Une toile célèbre de Vikto Vasnevov. Photo Palazzo Leoni Montanari, Vicence 2019.

Quand j’avais fait une enquête sur le mécénat en Italie début 1996, l’Ambrosiano était en train d’acquérir une formidable collections d’icônes russes. Il n’y avait pas seulement là le lot habituel de pièces tardives, produites à la chaîne entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Il se trouvait des panneaux remontant jusqu’au XIIIe siècle et provenant de toutes les régions du pays. Le trio de commissaires a sélectionné pour la présentation actuelle quelques pièces historiques provenant de ce fonds maison. Une vingtaine. Il les a mises en regard d’œuvres produites en Russie, puis en URSS, de1880 environ à 1930. Une cinquantaine. Il s’agissait d’illustrer les persistances de la mémoire. En dépit de l’athéisme communiste officiel, il est resté des éléments de piété qui ont fini par exploser dans les années 2000. Regardez où en est aujourd’hui la Russie. Un pays de bigots avec une Eglise d'Etat!

Du symbolisme au suprématisme

Les énormes moyens financiers mis à disposition ont permis de faire venir des pièces essentielles de Moscou (principalement de la Galerie Tretiakov), mais aussi de province. Il y a bien sûr là Kandinsky, Chagall et Sonia Goncharova (1). Mais les trois historiens en charge ont été plus loin que ce triode choc. Il se trouve ainsi à Vicence du Pavel Filonov, du Mikhail Nestorov, de l’Ilya Casnik (mort à 27 ans en 1929), du Vikto Vasnevov et bien d’autres. L’élément orthodoxe sert de liant. Les œuvres proposées vont d’un symbolisme fin de siècle, tout en volutes, à un suprématisme pur et dur. Le public découvre ainsi une grande croix noire sur fond blanc. Elle n’est pour une fois pas due à Kazimir Malévich, mais à un disciple pour le moins proche. Les œuvres se sont vues regroupées par thèmes. Il y a du coup des analogies entre les icônes anciennes et leurs variations modernes. Je dois admettre que les rapprochements se tiennent. De toute manière, c’est l’occasion ou jamais de voir en Occident certaines pièces connues par la seule photo.

Variation prolétaire sur le thème de la Vierge et l'enfant par Piotr Vodkin.

Très bien mise en scène, éclairée avec une virtuosité qui met en prime les stucs baroques des salles en valeur, l’exposition n’attire pas grand monde. Les visiteurs pourraient pourtant venir en connaissance de cause. Le Leoni Montanari a déjà monté plusieurs expositions à thèmes russes. Mais les encaisses semblent ici jouer un rôle secondaire. Nous sommes dans le prestige. Une chose que l’Intesa SanPaolo pratique volontiers. L’actuelle exposition Canova-Thorvaldsen de sa «galerie d’Italie» à Milan, dont je vous ai déjà parlé, fait partie des manifestations les plus fastueuses de l’année. Mais c’est Milan. La grande ville. Une métropole où ladite galerie a accueilli un demi million de visiteurs l’an dernier. Vicence a beau être une cité à l’architecture merveilleuse. Nous sommes ici dans une arrière-cour.

(1) J'ai adopté pour les noms propres des orthographes plus proches de la traduction française que de l'italienne.

P.S. Le Leoni Montanari propose aussi régulièrement un «Hôte d’honneur». Il s’agit jusqu’au 8 mars 2020 de «Eiaha ohipa» (Elles ne font rien) de Paul Gauguin de 1896. Un tableau comme il se doit venu de Russie. Il appartient au Musée Pouchkine de Moscou.

Le Gauguin en visite. Photo Palazzo Leoni Montanari, Vicence 2019.

Pratique

«Kandinski,Goncharova, Chagall, Le sacré et la beauté dans l’art russe»,Palazzo Leoni Montanari, Contra’ Santa Corona, Vicence, jusqu’au 26 janvier 2020. Tél. 0039 80057 88 74, site www.gallerieditalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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