Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Les ambrotypes de Sébastien Kohler au Musée suisse de l'appareil photographique

Crédits: Sébastien Kohler/Musée suisse de l'appareil photographique

L'exposition occupe le dernier étage du bâtiment arrière au Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey. Le noir y domine. Normal. L'institution présente les ambrotypes de Sébastien Kohler. Ces derniers doivent être présentés sur un fond sombre afin que l'image négative sur verre apparaisse en positif, faisant scintiller les sels d'argent. Il s'agit d'un de ces procédés qui n'ont en principe pas survécu à l'évolution de la photographie à la fin du XIXe siècle (1). Mais, comme le daguerréotype, il fascine certains créateurs actuels par son unicité et sa complexité. Il leur semble parfois bon de réfléchir, à notre époque saturée d'images, à ce qu'ils vont faire avant de presser sur le bouton. 

Sébastien Kohler est né en 1969. Il vit à Lausanne. Le grand public a découvert le Vaudois, qui vient du monde de la musique, en 2014. C'était à «Images», la biennale que Vevey consacre au 8e art. La présentation de «Dita PimKins» se déroulait en fait à Montreux, puisque comme tout bon festival, «Images» vise à un certain impérialisme territorial. Plutôt habitués par la manifestation à des présentations contemporaines un brin tapageuses, les spectateurs admiraient là un travail au propre réactionnaire. Comment peut-on travailler au XXIe siècle avec des plaques de verre et du collodion humide? Pourquoi, dans un univers non plus mécanique mais numérique, revenir à l'empirique de la main? Cela dit, le résultat convainquait tout le mode. Même le «New York Times», égaré sur la Riviera, en a parlé!

Un objet unique 

Dirigé pour quelques mois encore par le tandem directorial Bonnard-Yersin, le Musée suisse de l'appareil photographique a souhaité donner un prolongement à cette apparition éphémère. Il a voulu montrer ces hommes et ces femmes au regard fiévreusement fixé sur le spectateur. Il s'agit pour eux de ne pas ciller le temps d'une pose assez longue (quelques secondes). Sébastien Kohler propose jusqu'en mars une galerie à la fois archaïque dans le procédé et contemporaine si l'on regarde de près le visage des gens. Avec eux, on est bien en 2018. L'instant fixé possède cependant une présence durable que l'instantané, regardé une fois, puis effacé du smartphone, a perdue. L'ambrotype constitue à la fois une icône et un objet à encadrer, comme en en voyait naguère, regroupés pour composer un panthéon familial (avec ce que cela supposait de vivants, mais aussi de morts), sur les cheminées et les commodes. 

Mais qu'est-ce au fait qu'un ambrotype? Il s'agit d'une technique, brevetée en 1854 aux Etats-Unis par James Ambrose Cutting. Elle utilise le collodion humide, mis au point trois ans plus tôt par le Britannique Frederick Scott Archer s'inspirant lui-même de travaux menés par le Français Gustave le Gray. A cette époque, où chacun prépare son matériel, l'artiste doit se doubler d'un chimiste se protégeant avec un tablier et des gants. Il lui faut aussi une certaine virtuosité. Tout doit être terminé avant que le collodion sèche. La difficulté apporte sa récompense. La finesse du grain obtenu en noir et blanc se révèle exceptionnelle. Un tirage sur papier n'est pas possible. Il s'agit d'une pièce unique. Les choses ont ici changé. Aujourd'hui, avec un étonnant mélange de XIXe et de XXIe siècle, il devient possible d'utiliser l'ordinateur, puis le jet d'encre, pour obtenir des épreuves tirées à la taille voulue.

Souscription en train 

Même si le visiteur ignore ces coulisses, il sent qu'il se retrouve face à quelque chose de grave. De rare. Et donc de précieux. Il faut dire qu'il ne s'agit pas ici de la simple résurrection en studio d'une chose morte, faite avec des instruments d'époque. Sébastien Kohler sait faire vivre le procédé qu'il a choisi et développé en autodidacte. Il donne des portraits ayant leur place ailleurs que dans un musée historique comme ici où, quelques étages plus bas, se trouve tout ce qu'il faut savoir sur le collodion. Tout et bientôt peut-être bientôt davantage encore. Au moment où le Musée suisse de l’appareil photographique expose Sébastien Kohler, il lance en une souscription publique afin d'acquérir un équipement exceptionnel pour le collodion humide et l'ambrotypie produit en 1863 par la maison Arthur Chevalier à Paris...

(1) On pense un peu avec le daguerréotype aux Néandertaliens écrasé par les homo sapiens.

Pratique

«Sébastien Kohler, Ambrotypes», Musée suisse de l'appareil photographique, 99, Grand Place, Vevey, jusqu'au 14 mars. Tél. 021 925 34 80, site www.cameramuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h30.

Un article suit sur le musée et son avenir.

Photo (Sébastien Kohler): L'un des portraits exposés à Vevey. Détail. Ils sont bien sûr tous en hauteur.

Prochaine chronique le lundi 22 janvier. La Maison d'Ailleurs d'Yverdon tourne autour de «Star Wars» avec «Je suis ton père».

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