Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch succombe au "Vertige de la couleur" en gravure

Crédits: Edouard Vuillard/DR

Tout a timidement commencé en 1796, alors que l'Europe avait d'autres soucis. L'invention de la lithographie par le Bavarois Aloys Senefelder a du coup mis du temps à se propager. Il s'agissait certes là d'une révolution, mais pour une fois d'une révolution lente. Plusieurs générations passeront avant que les artistes se rendent compte des possibilité offertes par cette gravure sur pierre, ou plutôt ce dessin parfaitement reproductible. Les recherches sur son développement en couleurs datent des années 1830. C'est en 1837 que les Alsaciens Godefroy et Jean Engelmann vont breveter la chromolithographie. Il faudra attendre la fin du siècle pour que celle-ci montre son potentiel créatif. La dernière décennie se révélera éclatante, que ce soit sur les murs des villes grâce aux affiches ou sur les beaux papiers conservés à l'abri de la lumière dans des portfolios. 

C'est à cette période qu'est consacrée, après une salle introductive, la nouvelle exposition du Musée Jenisch de Vevey. La production des années 1890 à 1914 s'y voit passée en revue. C'est un âge d'or de l'estampe, qui attire pour un temps quantité de peintres, Henri de Toulouse-Lautrec mourant prématurément dès 1901. L’œuvre essentiel de Pierre Bonnard ou d'Edouard Vuillard se verra dans ce domaine interrompu par la guerre. Les deux hommes se contenteront pas la suite de leur seule peinture. Le moment magique était passé, comme du reste pour Maurice Denis ou Félix Vallotton, ce dernier demeurant un adepte de la gravure sur bois. En noir et blanc. Comme la «litho» d'Odilon Redon, d'ailleurs. Vous me direz que le noir, suivant les époques du moins, constitue une couleur... Il suffit pour s'en persuader de relire le beau livre de Michel Pastoureau.

L'influence du Japon

Il n'y aurait pas eu un tel élan sans le Japon. Je ne reviendrai pas ici sur la découverte par surprise sur cet art, que les Nippons eux-mêmes considéraient comme mineur. On prétend que les premières gravures firent vers 1860 l'admiration des Occidentaux qui les découvraient utilisées comme papier d'emballage. Le Musée Jenisch, qui a bénéficié il y a trois ans d'une très importante donation d'estampes japonaises des XVIIIe et XIXe siècles, se devaient d'en sortir de ses cartons quelques exemplaires, en attendant sans doute la grande exposition dans le cadre du Cabinet cantonal des estampes. Les peintres européens modernes allaient surtout retenir des importations l'idée de l'aplat de rouge, de vert ou de bleu. Le Japon a beaucoup aidé à simplifier la gravure. Un homme comme le paysagiste Henri Rivière resterait inconcevable sans les précédents aujourd'hui illustres de Katsushika Hokusai ou de Utagawa Hisroshige. 

L'exposition montée par Laurence Schmidlin est copieuse, sans se révéler indigeste. Il y a aux murs du rez-de-chaussée environ 180 œuvres, parfois présentées sur deux rangs. Certaines appartiennent aux différents fonds composant le Cabinet cantonal des estampes, qui fête en 2017 les trente ans de son installation au Musée Jenisch. La plupart constitue cependant des emprunts. Un amateur proche du musée a ainsi fourni le plus clair de ce qui se trouve aux cimaises. Une collection d'une qualité et d'une cohérence exceptionnelle, avec nombre de raretés en prime. Il y a là des épreuves d'artistes, des variantes d'encrage, des demandes de retouches, des bons à tirer et parfois même le dessin préparatoire. C'est notamment le cas pour le célèbre «Tigre» de Paul Ranson.

Bonnard, Vuillard et Maurice Denis 

On ne sait pas qui il faut ici le plus admirer. Sont-ce les intérieurs d'Edouard Vuillard, dont certains possèdent des murs au rouge somptueux? S'agit-il des images un peu évanescentes où Maurice Denis mélange vie quotidienne et actes de foi? Convient-il de préférer les pièces tirées artisanalement au bout du monde par Paul Gauguin, qui donne ainsi de nouveaux primitifs? Est-il permis de préférer les planches où Pierre Bonnard appose de simples touches de couleurs, les plages de blanc accentuant la vitesse commençant à accélérer l'existence urbaine? Ou alors les affiches? Les années 1880 à 1910 marquent le moment où celles-ci deviennent un art majeur, aussi monumental que la fresque ou la mosaïque. 

L'exposition fait la part belle aux techniques, comme celle récemment montée ici par Emmannuelle Neukomm autour du dessin. Elle s'accompagne comme il se doit d'un catalogue, dont l'acquéreur peut choisir la jaquette, qui existe en quatre versions. Seule l'affiche déçoit un peu. «Vertige de la couleur», cette vision diaphane qui se remarque si peu dans les rues de la ville? Il n'y a là aucun vertige et très peu de couleur. Le premier de ces deux mots devrait du reste se voir modifié. A quelques accents près, nous demeurons ici dans le domaine du pastel. Du pâle. Du subtil. Du léger. Rien d'éblouissant. Rien d'excessif. Rien de vulgaire. J'eus préféré le charme (au sens fort du terme) à ce vertige. La chose n'enlève cependant rien à la qualité de cette exposition, l'une des plus abouties de l'été suisse.

Pratique 

«Vertige de la couleur», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 1er octobre. Tél. 021 925 25 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (DR): Deux de intérieurs saturés de rouge par Edouard Vuillard.

Prochaine chronique le dimanche 24 juillet. Petite visite à la Galeria d'arte moderna et contemporanea de Rome, qui vient de changer de style.

 

 

 

 

 

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