Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch refait l'histoire du collectif local M2, 1987-1991

Crédits: DR/Musée Jenisch, Vevey

C'est déjà de l'histoire. En 1987, Alain Huck, artiste, et Catherine Monney, libraire, proposent aux (alors) jeunes peintres Jean Crotti et Jean-Luc Manz de créer un créer en espace pour l'art contemporain à Vevey. Ce serait une association dont Christian Messerli deviendrait le trésorier. Le quintet fait une demande à la ville, qui se trouve dans un état financier catastrophique. Toute son industrie a disparu d'un coup. Délocalisation. C'est le moment où la Suisse cesse de fabriquer la plupart des choses. Surprise! Vevey accepte. Un vieil appartement, bas de plafond, au troisième étage d'une maison située au 3, rue des Deux-Marchés se voit mis à la disposition du collectif. 

La première exposition ouvre à la fin de l'automne, comme le rappelle aujourd'hui le Musée Jenisch. Il s'agit d'une collective, où figure l'inconnu Ugo Rondinone. Il y aura vite davantage d'accrochages que prévu. M/2 repose sur le volontariat. La Confédération va accorder une petite aide. Quelques collectionneurs se manifestent et achètent, comme Jean-Paul Jungo qui reste encore à cette époque banquier à Morges. En quatre ans de vie, M/2 organise 38 manifestations, bientôt suivies par tout un groupe d'aficionados. Interrogée dans le film d'accompagnement tourné la la demande du Jenisch par Anne Marsol (qui l'on a connue à la TV romande), Helen Bieri Thomson (1), qui faisait alors à Vevey ses débuts comme critique, se souvient de la qualité de l'accueil. «Il n'y avait pas besoin d'être spécialiste pour se voir accepté et intégré.»

Fin après quatre ans 

L'initiative n'était pas inédite en Suisse, ni a fortiori à l'étranger. Julie Enckell Julliard, dans son petit catalogue, rappelle l'expérience de Filiale Basel, menée dès 1981 par Eric Hattan ou Silvia Bächli. Il y avait eu, encore avant, Apartment aux Eaux-Vives. On aurait aussi pu signaler les apparitions et disparitions spasmodiques de Ruine, dans le même quartier genevois. Sans compter le fait que des galeristes travaillaient déjà en chambres, comme Eric Franck ou Marie-Louise Jeanneret. Mais ce n'était pas encore la norme. «Il y a aujourd'hui un tel nombre de lieux de ce genre», explique Fabrice Gygi dans le même film, «qu'on ne les voit même plus. Ils n'ont par ailleurs pas le côté fédérateur de M/2. Il s'agit maintenant de petites familles.» 

En 1991, alors que tout va bien, une certaine lassitude se fait subir. Ce n'est pas que les gens en aient marre. Ils ont simplement envie de faire autre chose. Ailleurs. En plus grand, si possible. La Ville de Vevey n'a rien contre. La Confédération semble prête à suivre. C'est le Canton qui fait barrage. Pour lui, c'est non. D'où la fin d'une aventure courte, mais marquante. Et le début de certaines carrières en solo enviables. De l'Alain Huck, cela vaut aujourd'hui bonbon. Jean Crotti et son complice Jean-Luc Manz jouissent d'une solide réputation nationale. Beaucoup de leurs protégés, ou plutôt de leurs hôtes, sont des stars internationales, de Silvia Bächli à cet Ugo Rondinone récemment vu en vedette au Palais de Tokyo parisien.

Documentation en vitrines 

Le film, où l'on aimerait savoir plus souvent qui parle, complète une exposition en deux parties, conçue avec les intéressés par Julie Enckell Julliard et Stéphanie Serra. Il y a d'une part les œuvres de créateurs, qui ont parfois beaucoup évolué depuis. Huck, notamment. Et de l'autre, comme au Centre Pompidou mais en plus modeste, des vitrines avec la documentation d'époque. Lettres. Invitations. Coupures de presse. C'est récent et très loin à la fois. Ainsi que le rappelle, toujours dans le film, Jean-Paul Jungo, il fallait beaucoup se déplacer avant l'ère d'Internet et des multiples centres d'art contemporain. «Maintenant, un collectionneur peut faire son marché sur la Toile sans bouger, ce que je trouve par ailleurs regrettable.» 

Le Musée Jenisch dispose de deux espaces dans son rez-de-chaussée. M/2 n'en occupe qu'un seul. L'autre se retrouve dévolu à Stephan Landry, mort à 49 ans en 2009. Landry a été montré par M/2 et 1988. Il a produit énormément de dessins, qu'on a d'ailleurs pu voir à Genève, de manière déjà posthume, au Commun du BAC (ou Bâtiment d'Art contemporain). Une partie de ses carnets a été acquise, il y a longtemps, par La Bibliothèque nationale de Berne. Elle se retrouve ici en compagnie d'un échantillonnage des quelque 1300 feuilles données par la famille Landry au Jenisch en 2016. Signalons qu'un petit cabinet se voit interdit d'accès aux mineurs. Sexualité explicite. Les chérubins peuvent cependant voir bien pire sur le Net. 

(1) Helen Bieri Thomson est l'actuelle directrice du Château de Prangins, antenne romande du Musée national suisse de Zurich.

Pratique

«M2, Vevey, 1987-1991», «Stephan Landry», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 11 juin. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Catalogue Ringier avec un texte de Julie Enckell Julliard «Décentrer le visible». L'institution propose encore trois accrochages. Il y a l'image de la femme dans la gravure de la Renaissance avec des pièces issues du Cabinet cantonal. C'est très bien. Une nouvelle sélection de peintures et dessins de Ferdinand Hodler. Et «REPEAT», qui se présente comme un regard sonore (si!) sur l'abstraction géométrique en Suisse.

Photo (DR): Les fondateurs de M/2, avec au centre Robert Ireland.

Prochaine chronique le vendredi 4 avril. Le Musée Bourdelle montre à Paris les robes de Cristobal Balenciaga.

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