Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY/Le Musée Jenisch inaugure son Pavillon de l'estampe le 16 novembre

Crédits: Succession Susan Litsios/Cabinet cantonal des estampes, Vevey 2017

Le Musée Jenisch a rouvert en juin 2012 après trois années de travaux. Ceux-ci étaient supposés rendre à l'édifice, modifié à l'intérieur dans les années 1980, ses espaces d'origine. Les sols en terrazzo ont réapparu sous les moquettes. Une mezzanine a en revanche disparu. Les corridors ont perdu leurs vitrines. La restitution s'est faite sous le signe de l'épure. Moins, mais mieux. Le tout dans un blanc immaculé jusqu'à l’écœurement (il faut dire que le cabinet mandaté se nomme Bakker & Blanc!). Les bonnes intentions ne donnent pas toujours de bons résultats, même si l'institution veveysanne a indéniablement gagné des surfaces en sous-sol et sous les toits. Il faut dire que ce chambardement avait été rendu possible par le déplacement ailleurs d'une bibliothèque municipale. 

Au fil des ans, le musée s'est toujours davantage concentré sur le papier. Son médium. Il semble douteux aujourd'hui qu'il achète encore de la peinture, celle-ci devenant l'apanage du Musée cantonal des baux-arts de Lausanne, en voie de déménagement. Du reste, on se demande aujourd'hui avec quel argent il le ferait. Pour 2018, son budget d'acquisition s'est vu diminué des deux tiers par la Ville. Notons au passage que le Jenisch n'est pas le seul musée suisse à se tourner vers les œuvres graphiques. C'est le cas du Kunstmuseum de Winterthour, pourtant mieux doté sur le plan financier. Winterthour reste par tradition une ville de mécènes.

Un espace remodelé 

L'une des interventions les moins heureuses des Lausannois de Bakker & Blanc restait, au premier étage, une immense salle baptisée «le cœur». Laissé d'abord très vide, cet espace cardiaque a vite pris un air de lieu d'exposition supplémentaire. Normal. Tout musée cherche de la place. On y a ainsi vu divers artistes contemporains. Aujourd'hui, le lieu a changé de destination. Ou plutôt il s'en est trouvé une. Le jeudi 16 novembre s'inaugurera le Pavillon de l'Estampe. Plus de blanc cru, mais des murs gris perle, ce qui flatte la gravure tout en diminuant les besoins d'éclairage. A ce propos, il a fallu fortement tamiser la lumière réfractée par l'église russe bâtie de l'autre côté de la rue. Je ne sais pas si c'est le renouveau militant du culte orthodoxe en Russie, mais c'est fou ce que les façades et les clochers dorés pouvaient réverbérer comme Lux! Il a fallu construire (sans concours d'architectes, tout de même!) une paroi face à la porte d'entrée du Pavillon. 

Très réussie, cette dernière permet d’apposer un texte de présentation et d'indiquer au visiteur une circulation. Des cimaises sur roulettes, assez épaisses, jouent partout les murs. Elles créent de l'intimité, tout en permettant d'accrocher davantage d’œuvres ou des pièces plus modestes. Une bonne chose quand on sait que la plupart des gravures sont de petite, voire de très petite taille. Les collections pourront se voir présentées par roulement, en sus des deux petites salles déjà présentes à cet étage. N'oublions pas que le Cabinet cantonal des estampes loge ici. Il est d'ailleurs en quête d'un nouveau conservateur ou d'une nouvelles conservatrice depuis le départ pour Lausanne de Laurence Schmidlin. Cette entité tient du conglomérat. Elle regroupe quantité de fondations aspirant toutes à se voir traitées le mieux possible. Délicate balance!

L'Atelier de Saint-Prex pour commencer 

Pour l'inauguration, place a été faite à la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex. Elle remonte à 1977. Autant dire qu'elle fête ses 40 ans. Son but est double. Comme le rappelle le catalogue de l'exposition «Impressions fortes» que la Fondation vient d'organiser à Lodève (c'est dans l'Hérault, en France), il y aurait «d'un côté des pièces de référence dans ce domaine (Rembrandt, Dürer, Corot collectionnées au cours de son existence par le pasteur Cuendet) et de l'autre une production en train de se faire par de jeunes artistes soucieux de s'inscrire dans l'histoire de leur art». Il s'agissait bien sûr là du petit monde de l'atelier créé vers 1950, et qui se trouve depuis longtemps à Saint-Prex. Un phalanstère aujourd'hui atteint par le vieillissement. Ses membres, qui se sont peu renouvelés, ont aujourd'hui quarante ans de plus qu'en 1977. Les jeunes générations vont plutôt se faire tirer chez Raynald Méttraux à Lausanne.

Trois artistes ont été sélectionnées pour cette première exposition. «Il s'agit de trois femmes, mais ne n'est pas prémédité», explique le commissaire Florian Rodari. Le choix est tombé sur Marianne Décosterd, Ilse Lierhammer et Susan Litsios. Trois personnalités différentes. La Vaudoise Marianne Décosterd, née en 1943, «griffe à peine le cuivre». Pour Florian Rodari, son art évoque la broderie. Il y en a d'ailleurs une d'elle dans une vitrine. Mêlant l'eau-forte et le burin, Ilse Lierhammer attaque plus fortement la planche. C'est vigoureux. Née en 1939, l'artiste est également Lausannoise. De cette femme multipliant les états de ses œuvres, le public pourra en outre découvrir un beau livre. Le trio se voit complété par Susan Litsios, qui vient de Philadelphie. Susan travaille, ou plutôt travaillait, le bois. Parfois à la Vallotton avec de grands aplats noirs. L'artiste est décédée à 80 ans fin octobre. «On a espéré jusqu'au bout qu'elle verrait l'exposition», conclut Florian Rodari. 

Et après? Je ne sais pas. Mais, tels des oisillons attendant la becquée, il existe bien d'autres associations. Le Musée Alexis Forel. La Fondation Pierre Aubert. La Fondation Professeur Decker. J'en passe. Le Jenisch réunit en tout environ 35 000 estampes. De quoi tenir plus d'un siècle...

Pratique 

Pavillon de l'estampe, Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey. Inauguration le jeudi 16 novembre à 18h30. Exposition du 17 novembre au 4 mars 2018. Tél. 021925 35 20, site www.museeejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Cabinet cantonal des estampes, Vevey): "Plus loin que moi", gravure sur bois de Susan Litsios, 1988.

Prochaine chronique le samedi 11 novembre. Le Petit Palais de Paris montre le Scandinave Zorn. C'est très bien.

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