Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VEVEY-GENÈVE/Le Bernois Franz Gertsch dans tous ses états gravés

Crédits: Franz Gertsch/Musée Jenisch, Vevey 2017

C'est un artiste rare, dans la mesure où chacune de ses œuvres suppose une somme d'efforts inouïe. Depuis 1985, Franz Gertsch n'a produit qu'une cinquantaine de gravures, il est vrai de grande taille. Auparavant, il en allait de même avec ses peintures hyperréalistes, dont l'artiste a encore donné quelques exemples ces dernières années, comme les trois portraits de Sylvia terminés en 2004. S'il a son musée depuis 2002 à Burgdorf (ou Berthoud), chaque exposition du Bernois constitue donc un événement. On se souvient de celle du Kunsthaus de Zurich en 2011, axée sur les saisons. Voici la version du Musée Jenisch de Vevey. L'institution se vouant par choix au papier, nul ne sera surpris d'entendre qu'elle se limite aux estampes. Vingt-deux en tout. Mais deux d'entre elles couvrent une surface considérable. «Maria I» de 2001 mesure quatre mètres cinquante de large. Record battu par «Schwarzwasser II» de 1993-1994. L’épreuve, ici présentée en noir, atteint cinq mètres quarante-neuf. La limite du mur qu'elle recouvre. 

C'est Rainer Michael Mason qui a conçu cette présentation. La chose n'a rien pour surprendre. L'homme connaît Gertsch depuis une trentaine d'années. Il l'a montré au temps où il dirigeait le Cabinet des estampes du Musée d'art et d'histoire genevois (le terme actuel de «Cabinet des arts graphiques» se refuse à sortir de ses lèvres). Je me souviens d'avoir longtemps vu à cette époque une des versions pâles de «Natascha» prendre au mur de la cage d'escalier de la promenade du Pin, dans son lourd caisson vitré. «Natascha» reste l'un des classiques de ce spécialiste d'un art apparemment photographique, mais qui renvoie aussi aux portraits de la Renaissance. Un idéal classique de beauté. Gertsch a en effet changé de cap quand il a troqué ses pinceaux contre le poinçon lui permettant de créer un criblé sur le bois. Autant ses grandes toiles des années 1970 semblaient liées à l'air du temps (je pense notamment à sa série de «Patti Smith»), autant ses gravures se révèlent intemporelles.

Une jeunesse devnue inconnue 

Franz Gertsch est né en 1930 à Mörigen, dans le canton de Berne. Sa vocation se révèle précoce. Il obtient sa première exposition personnelle dès 1949. Pourtant, de sa première époque, le public actuel ne connaît presque rien. Quelques toiles brossées dans les années 1960 figuraient cependant récemment à l’exposition «Swiss Pop Art» du Kunsthaus d'Aarau. Elles créaient la surprise. Les amateurs n'attendaient pas ça d'un artiste définitivement rangé parmi les tenants de la photo-peinture. Pour le reste, c'est le mystère. Mais Berne constituait un creuset pour les arts plastiques dans les années 1950, comme l'a récemment rappelé le Kunstmuseum de la ville. Il suffit de citer les noms de Franz Fédier (1922-2005), de Rolf Iseli (né en 1934) ou de Bernhard Luginbühl (1929-2011). Gertsch semble pourtant né lui à la Documenta 5 de Kassel, en 1972, alors qu'il était quadragénaire. Il avait alors fait sensation.

La suite devient plus connue. Elle se compose de gigantesques toiles, où il montre ses amis d'alors et Patti Smith. En 1985, c'est le basculement. «Le choix de la gravure sur bois a pu surprendre, car c'est un art ancien et un médium pouvant apparaître comme inapproprié à mon travail. Mais j'ai pris cela comme un nouveau défi.» Le Musée Jenisch place aujourd'hui ces deux phrases en exergue. Il fallait cependant trouver la technique idoine. Gertsch en a inventé une, évoquant le criblé des gravures sur métal de la fin du XVe siècle. Mais de loin. Comme le rappelle Rainer Michael Mason, il demeure rarissime que l'estampe se découvre ainsi un nouveau mode. Il y a eu la lithographie. La manière noire. La couleur. Gertsch a trouvé autre chose, mais convenant apparemment à lui seul.

Tirages tous différents 

Sur le plan technique, ainsi que le visiteur peut le voir dans un film déjà ancien proposé à l'étage, le procédé se révèle complexe. Il y a d'abord le choix des planches de poirier ou de tilleul qui se verront parquetées. Gertsch attaque ce support une fois recouvert d'une couche de bleu. Autrement, il travaillerait à l'aveugle avec son poinçon. Tout va ensuite très lentement. L'artiste créée son motif, toujours plus grand que nature. Comme dans les photos de Thomas Ruff, il propose un jeu sur la dimension. Quand tout est enfin fini intervient la phase critique des tirages, jamais très nombreux. Un papier fabriqué au Japon par un artisan créé «trésor national vivant» se voit posé sur l'énorme matrice, encrée à chaque fois d'une couleur différente. Une petite équipe le lisse à la main en échangeant ses positions à intervalles réguliers. Il faut que la pression sur la feuille demeure uniforme. Il n'y a plus ensuite qu'à juger du résultat. Chaque épreuve est différente, rappelle bien Rainer Michael Mason. Une seule plaque permet de produire des effets très divers. Je serais tenté de dire qu'il existe des nuances abstraites et d'autres réalistes. Le même sujet en vert très pâle et en noir profond ne sera forcément pas identique. 

Aux cimaises du Jenisch se succèdent ainsi des portraits de jeunes filles, des herbes, un grand nu ou des sous-bois. Rien venant rappeler trop visiblement notre époque. L'idée de virtuosité s'estompe vite. Il s'agit là d'un art contemplatif, pour ne pas dire méditatif. Ceux qui n'iraient pas à Vevey pourront bientôt en avoir une idée à Genève. Skopia, aux Bains, proposera du 11 novembre au 23 décembre sa propre exposition Franz Gertsch. Un artiste que la galerie soutient depuis longtemps. Il faudra en revanche attendre un certain temps avant de pouvoir découvrir sa dernière pièce, aujourd'hui en chantier. A 87 ans, Gertsch crée un nu féminin sortant de l'eau. Rainer Michael Mason en parle avec enthousiasme. Ce nu sera celui de la verte vieillesse.

Pratique 

«Franz Gertsch, Visages paysages», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 4 février 2018. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. «Franz Gertsch», Skopia, 9, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, du 11 novembre au 23 décembre. Tél. 022 321 61 61, site www.skopia.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, samedi de 11h à 17h.

Photo (Franz Gertsch/Musée Jenisch, Vevey 2017): L'une ves versions de "Natascha", l'un des grands classiques de Franz Gertsch. Détail.

Prochaine chronique le samedi 28 octobre. Vincent Van Gogh. L'exposition de Vicence, en Italie, et le livre enquête sur son oreille coupée.

 

 

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