Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vevey propose sa biennale "Images". Un "acte de résistance" dans le contexte actuel

Le festival dirigé par Stefano Stoll offre 49 étapes. Il réunit 59 artistes venus de 17 pays. Il y a là de la photo, bien sûr, mais aussi du dessin, de la vidéo et de l'ordinateur.

Rafik Anadol dans l'église Sainte-Claire.

Crédits: "Images", Vevey 2020.

Bien sûr, il y a eu de gros nuages, même si le ciel est demeuré très bleu cet été. «Images», qui se tient tous les deux ans à Vevey, pouvait se sentir à juste titre menacé. Ce festival se veut depuis toujours très international. L’édition actuelle, la septième, comprend ainsi cinquante-neuf artistes, venus de dix-sept pays. Un véritable casse-tête géographique depuis mars. «Le monde s’est arrêté quand nous sommes entrés dans la phase de production des œuvres», peut expliquer Stefano Stoll, en charge de la manifestation depuis qu’elle existe, ou peu s’en faut. Ce dernier considère ainsi la réussite de sa version 2020 comme «un acte de résistance». Une qualité n’ayant rien d’universelle. Si vous voulez mon avis (que vous aurez de toute façon), bien des gens ont jeté l’éponge trop vite, à commencer par Arles, dont les «Rencontres» auraient pu se dérouler de manière réduite en août et septembre.

Jeff Mermelstein devant la gare de Vevey. Photo "Images", Vevey 2020.

Pourquoi est-ce que je cite le nom de la cité rhodanienne? Parce qu’elle montre de la photographie, pardi! Cette spécificité n’est cependant pas, ou plus tout à fait, celle d’«Images». Celles-ci apparaissent en effet singulièrement plurielles sur le bord du Léman. Je n’irai pas jusqu’à dire le 8e art y devient aujourd’hui minoritaire. Mais j’ai vu cette fois du dessin avec Andrea Mastrovito, des objets en 3D (il a du coup fallu amidonner des chemises hawaïennes!) grâce à Benoît Jeannet, du cinéma en compagnie du duo Fischli & Weiss et de la vidéo avec le tandem Julian Charrière & Julius von Bismarck. Et je ne vous dis ai encore rien dit de l’énorme machine imaginée par Christian Boltanski! Ce monstre de métal déroule (quand tout va bien...) à travers ses échafaudages des portraits de bébés polonais ayant déjà tous l’air déjà morts. Le comptage opéré Salle du Castillo sur des écrans lumineux prouve pourtant que le nombre de nouveaux-nés excède toujours celui des personnes décédées. Faut-il dire «hélas»? L’actuelle surpopulation vient pourtant bien de là.

Un libre parcours

«Images» se présente sous la forme d’un libre parcours en ville, le festival pointant en 2020 un peu du côté de La Tour-de-Peilz. En comptant les cinq «expositions parallèles», il y a ainsi quarante-neuf étapes, en général courtes. Pas d’accrochages géants ici, qui ralentiraient la course. Il faut du léger, du bref et de l’aguichant. Du ludique aussi, ce dont ne se défend nullement Stefano Stoll. Nous ne sommes pas à Arles, où les Parisiens branchés viennent en récréation culturelle. Encore moins à «Visa pour l’image» de Perpignan, qui tient de l’acte de contrition collectif sur les malheurs du monde. N’oubliez surtout pas votre Prozac! Il s’agit ici d’une promenade familiale avec poussettes et grands-parents, où des gens ne fréquentant pas toute l’année des musées peuvent AUSSI découvrir quelque chose. Il s’agit pour la direction du festival de donner envie dans une jolie ville où on a envie d’aller.

Les toiles de Penelope Umbrico. Photo Laurent Gilliéron, Keystone.

La spécialité d’«Images», ce sont ainsi depuis longtemps les photos géantes, agrandies sur 400 ou 500 mètres carrés. La façade d’un immeuble, quoi! D’accord cette fois pour celle où Teresa Hubbard et Alexander Birchler ont installé une chambre vue du plafond inspirée de Kafka. Il fallait bien cela pour le thème. Entendu pour le vol d’oiseaux surpris par Stephen Gill sur un mur de l’hôtel des Trois-Couronnes (qui vient de changer de propriétaire contre un nombre respectable de millions). En revanche, le monsieur mangeant un livre de Jeff Mermelstein m’a, si j’ose dire, laissé sur ma faim. Un tirage format carte postale aurait suffit pour une chose aussi banale. Tout ne doit pas subir une version XXL. Les 194 petits dessins où Andrea Mastrovito raconte, en s’inspirant du «Nosferaru, le vampire» de Murnau, la peste de New York en 2017 tirent au contraire leur force de la miniaturisation. Il faut dire que le thème se révèle porteur en 2020, même si je rappelle que les épidémies d’antan tuaient jusqu’au cinquante pour-cent de la population d’un coup. Voilà qui me semble nettement plus radical que le Covid19!

Technologies de pointe

Si Mastrovito se tourne vers le passé, le présent et le futur dominent à Vevey. Il y est question de «fake news» (qui sont, il est vrai, de tous les temps), d’algorithmes, de "faits alternatifs", de reconnaissance faciale, d’intelligence artificielle, de réseaux sociaux et d’images téléchargées. Stefano Stoll parle du reste dans les entretiens qu’il a donné (la presse parisienne a amplement «couvert» Vevey cette année, afin de se mettre quelque chose sous la dent) du nombre d’images puisées sur le Net. C’est devenu le garde-manger universel, à croire que les artistes sont de nos jours trop occupés à penser pour véritablement créer. Les peintures créées par Alina Frieske a partir de fragments de photos trouvées sur la Toile n’en ressemblent pas moins à des coups de pinceau. Alors pourquoi s’obliger à tant de travail évoquant moins les femmes du futur que les travaux de dames du passé, genre broderie?

"Nosferatu, le vampire", revu par Andrea Mastrovito. Photo DR.

Chacun retirera d’«Images» ce qu’il veut. Cela sera peut-être cette fois les «Melting Memories», où Refik Anadol brasse au propre dans l’église Sainte-Claire les souvenirs en pleine pâte, en suivant des schémas neurologiques (je vous ai déjà paré de cette pièce quand elles était présentée à Beaubourg). Il s’agira peut-être de la série en noir et blanc où Annie Hisiao-Ching Wang se montre chaque année avec son fils, en ajoutant chaque fois de nouveaux éléments biographiques. Ou alors, sur un plan bien plus simple, les vues de marine prises par Vincent Jendly. Ces dernières bénéficient il est vrai du cadre de La Droguerie. Il est étonnant de constater que Vevey, où chaque mètre carré vaut une fortune, conserve comme ça des friches industrielles ou commerciales. Au cours de ma déambulation, j’ai découvert des garages et même de petits immeubles abandonnés qui pourraient faire bien dans le paysage en 2022.

Un Grand Prix mérité

Le jury, puisqu’il y en a un, a retenu une autre suite présentée dans un espace lui aussi à l’état de demi ruine. A La Forge, Kristine Potter propose une suite funèbre en noir et blanc. Magnifique. De la vraie photo. Pas du gadget pour une fois. C’est une ballade consacrée aux violences dans le Sud des Etats-Unis. Il y a là des portraits de femmes et des vues de lieux-dits aux noms sinistres. Viols, noyades et cadavres. Avec les «rednecks», les Etats-Unis ont chez eux à la fois leurs tiers et leur quart-monde. On risque du reste d’en parler beaucoup ces prochaines semaines. Ces gens-là votent en général pour des gens comme Donald Trump.

P.S. En passant devant le Château de l'Aile, j'ai vu que la plaque voulue par les nouveaux propriétaires raconte l'histoire du bâtiment en mentionnant le séjour d'Henri Bergson en 1937, tout en taisant que Paul Morand a passé là une partie de sa vie. L'écrivain s'est compromis sous l'Occupation. Voilà ce qui s'appelle du "cancel culture"! Cette pratique, voulue vertueuse, me fait curieusement penser à la Chine de Mao, à l'URSS de Staline pour ne pas dire à l'Allemagne d'Hitler... 

Pratique

«Images, Le hasard des choses», parcours dans la ville, Vevey, jusqu’au dimanche 27 septembre. Tous les jours de 11h à 19 heures pour les expositions à l’intérieur. Pour le reste, c’est dehors!

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