Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VERSAILLES/Les visiteurs au Château de 1682 à 1789. Le roi en spectacle

Crédits: © Château de Versailles, dist. RMN / Daniel Arnaudet, Gérard Blot

C'est un bon sujet. C'est une belle exposition. La chose n'allait pas de soi. Si le Château de Versailles a de grandes réussites à son actif dans le domaine historique (la dernière étant le magnifique «La mort du roi», mis en scène par Pier Luigi Pizzi), il a aussi connu des échecs. La récente présentation consacrée aux festivités sous l'Ancien Régime dégageait ainsi une impression décourageante. Il y avait trop de tout. C'était informe. Rien de tel avec l'énorme manifestation sur les visiteurs du palais de 1682 à 1789. Le parcours réglé par Bertrand Rondot et Daniëlle Kisluk-Grosheide se révèle d'une clarté exemplaire. Il faut dire qu'il convenait de tout mettre en contexte, vu que les 300 œuvres iront ensuite au «Met» de New York. Le scénographe Nicolas Adam s'est fait petit. Il n'était pas question de lui laisser la vedette, comme quand le château avait confié le décor de son exposition sur les meubles royaux au louis-quatorzien Jean Nouvel. 

Le riche propos se veut à la fois historique, artistique et sociologique. Il s'agit aussi d'une méditation sur le pouvoir et sa représentation. Il y a en effet ici un étonnant (pour ne pas dire un détonnant) mélange d'autocratie et de démocratie. «D'aussi loin que l'histoire peut nous instruire, s'il y a un caractère singulier dans cette monarchie, c'est bien le libre et facile accès au prince.» La phrase émane de Louis XIV, qui s'est ici donné en spectacle de 1682, date de son installation plus ou moins fixe dans un bâtiment en perpétuel chantier, jusqu'à sa mort le 1er septembre 1715. Un spectacle a besoin de spectateurs. Il y a la Cour, bien sûr, toujours plus pléthorique. Mais aussi Monsieur et Madame Tout le monde. L'accès reste libre aux gens vêtus décemment. Les choses peuvent s'arranger. Il est loisible de louer un épée et un chapeau. «Dans la limite des places disponibles», le visiteur peut ainsi voir manger le roi trois fois par semaine. Il a surtout la possibilité de laisser sur la table idoine un placet. Autrement dit une supplique ou une doléance. Au début, Louis XIV lit tout lui-même. Il lui faut ensuite déléguer. Mais chaque note se voit étudiée. Elle apporte au monarque des informations sur ce qui se passe au loin dans le royaume...

Accès limité sous Louis XV et Louis XVI

Ce libre accès, comme on dirait dans une bibliothèque moderne, va se restreindre par la suite. Louis XIV recevait sans complexe sur sa chaise percée. Son arrière-petit fils Louis XV se révèle du genre timide, même s'il a le même côté cavaleur. En 1739, par exemple, il cesse de toucher les malades, un roi sacré possédant un pouvoir de thaumaturge, autrement dit de guérisseur. Les historiens ont calculé que son aïeul avait posé sa main sur 200 000 victimes des écrouelles, autrement dit des tuberculeux aux plaie putrides. Les restrictions iront croissant sous Louis XVI. Lady Di du XVIIIe siècle, Marie-Antoinette verrouillera sa vie privée. Tous les privilèges. Le moins d'obligations possible. Il en ira ainsi jusqu’à ce que la Cour quitte Versailles, contrainte et forcée, en octobre 1789. Le château ne sera plus jamais habité, même si Napoléon songera à s'y installer. 

Cette partie sociologique a laissé peu de traces physiques. Ou alors modestes. L'essentiel des œuvres présentées concerne par conséquent les visiteurs chics. Les ambassadeurs par exemple. Un véritable casse-tête. Dans une ambiance de «potlatch», il faut faire autant de cadeaux somptueux qu'on en reçoit. Les Siamois donnent dans la splendeur en 1686. Un de leurs présents, une théière chinoise en argent, vient de se voir retrouvée chez un privé. Elle a échappé à toutes les fontes. C'est que les finances de la France vont souvent mal. Sous la Régence, après l'échec du «système de Law» qui a débouché sur une faillite retentissante, il faut recevoir modestement. Les choses n'iront guère mieux en 1788, quand il faudra faire bonne impression aux envoyés du sultan de Mysore. Élisabeth Vigée-Lebrun, peintre de Marie-Antoinette, demandera à faire leur portrait. Des musulmans peints par une femme! Les délégués accepteront néanmoins. La diplomatie est l'art des concessions. Pour Louis XIV déjà, l'adaptation doit primer sur l'étiquette.

Visites princières 

Reste à parler, alors que le visiteur a déjà découvert des cadeaux tous plus somptueux les uns que les autres, des visites royales. Alors, là, il faut biaiser! Le souverain français ne sort jamais de son pré carré. Les princes russes, suédois ou autrichiens viennent du coup incognito à Versailles. Tout est relatif. Leur pseudonyme se veut transparent. Les honneurs rendus se révèlent spectaculaires. Et les hôtes repartent chargés de porcelaines de Sèvres, de tapis de la Savonnerie ou de tapisseries de Beauvais. Pour la France, c'est aussi l'occasion de faire connaître à l'étranger ses produits de luxe. Il y a du coup dans l'exposition des choses fabuleuses prêtes par la famille royale de Suède. Tout aurait continué sans la Révolution. Le dernier hôte cité est le comte Karamzine, venu de Genève. Le Russe visite en 1790 les appartements encore meublés (les ventes commenceront en 1793, après la chute de la monarchie), mais dépeuplés. Une promenade nostalgique, digne d'inspirer ce bon écrivain. 

Le visiteur moderne peut alors ressortir épuisé, d'autant plus que l'attente devant les grilles semble certainement plus longue en 2018 qu'en 1718. Mais il a vu une des meilleures expositions de la saison. Tranquillement. Sans bousculade. Le public actuel se contente des grand appartements et d'un bout de jardin, assez triste pour tout dire à cette saison. Seuls quelques amateurs se rendent jusqu'au lieu voué aux grandes présentations temporaires. Il est permis de se demander pourquoi celui-ci ne bénéficie pas d'une entrée séparée. Elle encouragerait ceux pour qui une visite à Versailles reste un enfer, ou tout au moins une corvée.

Pratique

«Visiteurs de Versailles, 1682-1789», Château, Versailles, jusqu'au 25 février. Tél. 003331 30 83 78 00, site www.chazteaudeversailles.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h à 17h30.

Photo (Château de Versailles): La réception des envoyés du shah de Perse par Louis XIV en février 1715. Nicolas de Largillière a pris des libertés avec la scène. Le roi était vêtu d'un pourpoint noir couvert de diamants estimés à 12,5 millions de livres, ce qui ferait environ 250 millions de nos francs.

Prochaine chronique le mercredi 31 janvier. Les nouvelles expositiopn de l'Elysée à Lausanne.

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