Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/"Viva Arte Viva". Christine Macel pilote une Biennale par trop éclatée

Crédits: Café Illy/DR

Impair, ce sont les beaux-arts. A Venise, la Biennale réserve ses années paires à l'architecture. Notez que le public peut s'y tromper si, comme en 2017, les environnements occupent la part belle à l'Arsenale et aux Giardini. On ne peut en effet pas dire que la peinture joue un rôle primordial dans «Viva arte viva» (ou «vive l'art vivant»), concocté par une Christine Macel venue de Beaubourg afin de faire monter la mayonnaise. A part ça, l'édition se révèle tout ce qu'il y a de plus correcte, en particulier sur le plan politique. Elle comporte ce qu'il faut de femmes, d'Africains, de Sud-Américains et de plasticiens récemment décédés à qui rendre hommage. La commissaire a fait tout juste, avec ordre et méthode. Sans grande fantaisie certes, mais l'art contemporain tend à se prendre au sérieux. Les créateurs actuels se veulent des penseurs, pour ne pas dire des philosophes. Bref. Une biennale est un truc sentant le jus de crâne à plein nez. 

Dire que la Française a piloté la Biennale semble à la fois juste et faux. Je vous rappelle les règles du jeu. Le ou la commissaire décide ce que montreront le pavillon central des Giardini, sans cesse retapé depuis 1895 (on peut cette année voir le décor originel de la coupole) et le plus clair de l'Arsenale. Ce dernier est venu s'ajouter avec bonheur au site de départ en 1999. Un parcours logique peut s'y déployer, ce qui tranche sur le labyrinthe incompréhensible du Pavillon, voulu cette fois sans itinéraire fixe, ce qui vaut sans doute mieux. D'où l'importance qu'a pris le commissaire depuis les deux versions d'Harald Szeemann (1999 et 2001). Le choix des autres présentations appartient aux 85 pays titulaires d'un lieu construit, ou loué en ville pour l'occasion. Un vieil appartement ou un magasin vide peut faire l'affaire. Si le Vatican s'est abstenu en 2017, des états lilliputiens ont ainsi pignon sur rue, de Grenade aux Seychelles en passant par Saint-Marin. Certains font ménage commun. J'ai visité un immeuble dont les «colocs» sont la principauté d'Andorre (une réussite sur le thème de la poterie), la Mongolie, l'Ile Maurice et le Zimbabwe. D'autres ont déjà divorcé. Le Pays de Galles s'est séparé de l'Angleterre et la Catalogne de l'Espagne.

"Off" et "Off off" 

Difficile, dans ces conditions, de dégager une ligne intellectuelle, même s'il est beaucoup question d'utopies dans un parcours divisé en sept chapitres. En plus, si le commissaire maîtrise encore l'appellation d'«événement collatéral», Christine Macel n'a de prise ni sur le «off», ni a fortiori sur le «off off». Les journalistes qui ont couvert l'événement à chaud l'ont peu remarqué, occupés qu'ils étaient à raconter les grandes tendances et les «highlights», le principal étant cette année l'interminable performance (deux heures!) de l'Allemande Anne Imhof. Mais j'ai constaté une nette augmentation du «off off» en 2017. Venise, c'est devenu Cannes, en moins commercial, ou Avignon, en moins bordélique. Le visiteur ne sait plus à quel saint se vouer. Et que cachent en plus les notions d'Hyper Pavillon, de Diaspora Pavillon, de Pavillon de l'Humanité, de Pavillon sans Frontières, d'Antartic Space ou d'Islands in the Stream? 

Il faut donc se laisser aller, en parcourant une ville sublime bien sûr, mais à la géographie complexe. Entrez donc quand c'est ouvert. Le chemin sera dur à retrouver. N'hésitez pas à monter beaucoup d'escaliers. Les pays fauchés se retrouvent souvent proches des toits. Laissez-vous aller à la curiosité, quitte à rebrousser chemin au bout de trente secondes. Faites des découvertes. Island in the Streams, qui regroupe des productions asiatiques très sophistiquées constitue une bonne surprise. Idem pour le bout des Zattere que ce sont réservés les cafés Illy. La firme a demandé un immense décor à Bob Wilson, qui s'est visiblement fait plaisir. D'autres expositions séduisent en revanche par le lieu d'accueil. La Biennale forme aussi un sésame permettant d'accéder à des endroits fermés en temps normal (1). Une église vide. Un bout de palais à restaurer. Rien n'est heureusement perdu pour toujours à Venise, sauf le patrimoine le plus mineur. Vue il y a deux ou trois éditions lors d'une biennale, l'église San Lorenzo, au bord de l'écroulement, est entrée en travaux...

"Open Tables"

Voilà. Avant que j'entame le parcours (2), je vous dirai encore que Christine Macel, 48 ans (l'âge de bien des commissaires actuels) partait avec un avantage et un handicap. Si, il y a quatre ans, Massimiliano Gioni signait une Biennale des beaux-arts d'anthologie, son successeur Okwui Enwezor a donné une édition très politique, mais aussi très foutraque en 2015. Le Nigérian a donné l'impression d'avoir organisé la chose par téléphone. Par rapport à lui, la Française partait gagnante. En revanche, la Biennale d'architecture 2016 constituait non seulement une réussite sur le thème de la construction pauvre, mais son organisateur, le Chilien Jorge Aravena, avait passé tout son temps (ou presque) à Venise durant son déroulement. D'où un imbattable engagement personnel. Il y a beau avoir en 2017 des «Tavole Aperte» avec des artistes remis au centre du débat. Christine ne sera pas toujours là...

(1) L'Irak, très honorablement représenté, se trouve ainsi dans la bibliothèque néo-gothique du Palazzo Franchetti.
(2) Venise (40 000 habitants environ) grouille par ailleurs d'expositions très importantes au Palazzo Fortuny comme chez François Pinault, à l'Accademia, chez Miuccia Prada ou chez Peggy Guggenheim. Je vous en entretiendrai au fil des jours.

Pratique

Biennale, Arsenale, Giardini plus d'innombrables lieux dans la ville, Venise, jusqu'au 26 novembre. Certains pavillons «off» et «off off» ferment avant cette date. Site www.labiennale.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Cet article est immédiatement suivi par un second sur ce que montre la Biennale.

Photo (DR): Le pavillon du café Illy, conçu par Bob Wilson.

Prochaine chronique le jeudi 1er juin. L'Australie produit son «Effet boomerang» au MEG genevois.

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