Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Rem Koolhaas restructure le Fondaco dei Tedeschi pour LVMH

Crédits: DR

J'aurais dû vous en parler depuis longtemps, mais j'avais quitté Venise en septembre 2016 sans avoir vu l’intérieur, qui ouvrait le 29 de ce mois-là. Avec de grand fla-flas, bien entendu, du type photos au flash dans «Vogue Italia». Que voulez-vous? Il y avait huit ans qu'on attendait la réouverture du Fondaco dei Tedeschi, qui touche le Pont du Rialto. L'ancienne poste avait été rachetée pour 53 millions d'euros en 2008 par Edizione SRL, qui dépend de Benetton. Il y avait ensuite eu de longs travaux, menés dans une constante polémique, comme toujours dans l'ex- Sérénissime. Et le bâtiment devait devenir un centre commercial. Pas n'importe lequel, cependant. C'est DFS, une émanation de LVMH, qui allait gérer les 8000 mètres carrés pour en faire un temple du luxe dans une ville où seuls certains touristes sont aujourd'hui vraiment riches. 

Mais qu'est-ce au juste que le Fondaco? Le comptoir des nations allemandes à la grande époque de la République de Venise, quand la moitié du commerce mondial transitait par ici. Il y avait aussi un Fondaco dei Turchi. Le premier bâtiment remontait au XIIe siècle. Il a brûlé en 1505. Le second était prêt dès 1508. On allait vite, à cette époque. Napoléon a voulu plus tard en faire une douane. Ce fut dès 1870 une poste. L'édifice a été lourdement restructuré par deux fois, entre 1929 et 1939. Le régime fasciste, qui avait construit des postes somptueuses de Bergame à Agrigente en passant par Vicence ou Ferrare, s'était ici complètement planté. Certains se souviennent sans doute du sinistre aquarium, sous une verrière opaque de saleté, qui servait à téléphoner ou à envoyer des cartes postales dans les années 1960 et 1970.

Une terrasse fabuleuse 

De la décoration originale, il ne restait donc presque rien lorsque le Fondaco a été confié à l'architecte néerlandais Rem Koolhaas. Le nom de cet iconoclaste a cependant vite fait hurler les défenseurs du patrimoine. Ils imaginaient des projets fous. On a même parlé d'une terrasse sur le toit avec un éclairage nocturne digne des projecteurs se croisant dans les génériques de la 20th Century Fox. Rien de tout cela, à l'arrivée. La sagesse de la restauration étonne presque. Tout ce qui a pu se voir récupéré d'originel l'a été. Il reste ainsi la belle cour, avec des arcades sur plusieurs étages. Quant à la terrassesur le toit, invisible de la rue (ou plutôt du Grand Canal), elle offre la plus belle vue imaginable sur la ville. Les jours de grand soleil, le visiteur y découvre jusqu'aux Alpes enneigées. 

Que voit-on dans les boutiques, qui ont fait l'objet dès le 8 octobre d'une page flagorneuse dans «Le Monde», sans doute invité par LVMH? Les mêmes marques de luxe que partout ailleurs dans le monde, hélas. C'est Dior, Chanel, Burberry & Co, avec des souliers à mille euros. Quelques marques locales tout de même, dont les verriers Venini et Salviati. Soyons justes. Personne ne pousse les visiteurs isolés à l'achat. Les vendeuses et vendeurs, pour moitié asiatiques, sont ici comme des gardiens de musée, en plus aimables.

Une concurrence difficile 

Ils attendent sans doute l'arrivée des groupes. C'est bien ici que des guides lâchent désormais leurs ouailles chinoises, japonaises ou coréennes, venues remplir leurs valises de produit qu'elles revendront à leur retour. Plus de risques aaujourd'hui qu'elles s'égarent. Il suffit de récupérer les gens à la sortie. Ces touristes n'ont du coup pas le temps de tester le café-brasserie et la pâtisserie de Massimiliano Alajmo, le plus jeune chef triplement étoilé du monde. Pas grave. Je ne suis personnellement pas très «bouffe étoilée». Et les bars vénitiens sont tellement plus amusants! 

Evidemment, tout cela ne fait pas le beurre des boutiques vénitiennes, aujourd'hui à la peine. Il y en a bien trop. Pour l'instant, ce sont cependant les magasins de proximité qui ferment, sans se voir remplacés, même s'il y a déjà quelques trous discrets Place Saint-Marc. Normal! Comment peut-on encore parler de proximité, alors que le nombre des vrais habitants ne cesse de décroître, donnant l'impression d'une ville toujours plus artificielle. Il suffit de regarder les fenêtres de certains quartiers, le soir. Il y a en désormais bien peu d'allumées.

Photo (DR): Le Fondaco dei Tedeschi de nuit, côté Grand Canal.

Texte intercalaire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."