Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Prima del alfabeto raconte l'histoire de l'écriture en cunéiformes

Crédits: Fondazione Ligabue

Des clous! Pour quelques semaines encore, l'Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti présente à Venise une exposition intitulée «Prima del alfabeto». Il s'agit cette fois de cunéiformes et non de hiéroglyphes. Plus simple comme technique, à ce qu'il paraît. Cette invention mésopotamienne n'est en effet pas une langue. Il s'agit d'un système d'écriture, convenant bien aux idiomes sémitiques. On devrait ainsi pouvoir mettre en forme de l'arabe assez facilement. C'est en tout cas l'impression que donne la logorrhée sonore racontant (du moins en partie) la légende de Gilgamesh. La première épopée de l'humanité, composée sur plusieurs siècles, bien avant Homère et la Bible, dont on retrouve le Déluge. On y voit le héros légendaire s'y poser les questions existentielles qui restent encore à résoudre. La vie, la mort, la sacré, l'au-delà... 

L'exposition est présentée dans un beau palais Renaissance, fiché en plein Campo Santo Stefano, entre l'église gothique du même nom et le Palazzo Franchetti donnant sur le Grand Canal. Une forêt de bustes en marbre, souvent du XIXe, remplit le hall, d'où part un double escalier. C'est en haut. Les salons ont depuis longtemps été transformés en bibliothèques. Nous sommes dans une maison du savoir. De grands lustres (en verre de Venise, évidemment) s'y retrouvent aujourd'hui éclairés par des projecteurs, dans une ambiance à la Cocteau. Les visiteurs peuvent guigner au passage, en tendant le cou, deux autres chambres avec des stucs rococo aux couleurs de dragées. «Prima del alfabeto» se loge au centre des salles, avec passablement d'animations sur écrans contre les murs.

Du bon usage de l'ordinateur 

Il s'agit en effet là d'une présentation didactique. Défilent aussi bien des reconstitutions par ordinateur de Babylone que l'évolution des caractères selon les siècles, entre 2000 et 800 avant Jésus-Christ. C'est fou ce que les idéogrammes «oiseau», «poisson» ou «maison» ont pu évoluer au fil du temps. Les marques de clous changent selon les siècles, alors que notre alphabet n'évolue guère. Il y a aussi des œuvres, provenant de fouilles relativement récentes en Irak, et appartenant à la Fondazione Ligabue. Des cylindres servant de sceaux. Des statues fragmentaires. Et beaucoup de tablettes inscrites, bien entendu! On en conserverait aujourd'hui en tout plus d'un million, ce qui donne un vaste corpus historique, économique ou juridique. Certaines sont traduites pour information. Le public peut y constater qu'adopter un enfant ou acheter une maison (ici à moité en or, l'autre étant payée en nature) n'a pas tellement changé depuis quatre mille ans. 

Beaucoup de choses se retiennent de cette exposition de petite taille (200 objets), présentée avec intelligence. Je ne savais pas que le cunéiforme avait survécu jusqu'au premier siècle de notre ère, remplacé par les alphabets grec ou araméen. Les hiéroglyphes, d'un usage il est vrai peu courant, ont «tenu», eux, jusqu'à l'extrême fin du IVe siècle. Il y a aussi quelques merveilles à voir. Je citerai juste un bas-relief assyrien se trouvant depuis le XIXe dans un musée de Turin. Il est mieux là qu'à Mossoul, dont il provient. Le commissaire Frederick Mario Fales ne se livre cependant à aucun commentaire. Toute la manifestation demeure organisée comme si l'EI n'existait pas.

En direct à la TV 

«Prima del alfabeto» n'aurait jamais eu lieu sans la Fondazione Giancarlo Ligabue de Venise, refondée sous une autre forme en 2016. Une institution centrée sur la recherche archéologique. Le visiteur peut du reste voir à l'Instituto une étonnante séquence, tirée d'une émission grand public de Rai Uno. Un présentateur, au discours de bateleur, se retrouve pris, au siège de la fondation, entre le spécialiste qui va ouvrir avec une incroyable précision une boîte de terre cuite contenant une tablette inédite et un linguiste tranquillement assis dans un fauteuil. Ce dernier la lit ensuite au public, comme vous parcouriez un article de «20 Minutes». Quelques secondes, sans réflexion préalable. C'est presque trop facile! 

Je terminerai en saluant cette réussite à la fois modeste et exemplaire. Venise a réussi là où le Louvre de Lens s'est marché sur les lacets il y a quelques mois. Trop grand. Mauvaises explications. Décor moche. Objets souvent quelconques. Quand on veut donner une leçon de chose, mieux vaut répandre le gai savoir. Un peu d'esthétique et d'humour ne font jamais de mal.

Pratique

«Prima del alfabeto», Istituto Veneto delle Scienze, Lettere et ed Arti, Palazzo Loredan, Campo Santo Stefano, Venise, jusqu'au 25 avril. Tél. 0039 041 270 56 16, site www.istitutoveneto.it Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 17h.

Photo (Fondazione Ligabue): Un relief, pour une fois sans texte en cunéiformes. Il y a aussi des oeuvres d'art présentées dans l'exposition.

Texte intercalaire.

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