Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Picasso à la plage. Une exposition de poche à la Fondation Guggenheim

Crédits: Succession Picasso/Pro Litteris, Zurich, 2017/Fondazione Guggenheim, Venezia, 2017

Y aurait-il des expositions de poche comme il existe (notamment à Genève) des théâtres de poche? La Fondazione Peggy Guggenheim de Venise répond depuis quelques mois par l'affirmative. Je vous ai déjà raconté comment les anciennes cuisines du restaurant s'étaient déplacées vers un endroit plus vaste, dans une maison contiguë, permettant d'aménager un restaurant avec terrasse (sans vue, hélas...). L'espace laissé disponible a été aménagé pour abriter deux salles intimes. Le musée peut ainsi désormais présenter simultanément deux manifestations. La grande et la petite. 

Après une surréaliste danoise, liée à Peggy, c'est au tour de Picasso d'entrer au chausse-pied dans cet antre minuscule et dépourvu de fenêtres. On sait que l'Espagnol ne voit pas organiser moins de soixante expositions à sa gloire en 2017. Il faut dire que le Musée Picasso de Paris, depuis qu'il se retrouve dirigé par Laurent Le Bon, est devenu infiniment plus prêteur. Ceci explique cela, même si l'artiste a tant produit de son enfance à ses années de grande vieillesse (on parle de dizaines de milliers d’œuvres) qu'il y a assez de grain à moudre pour tout le monde.

Un achat de 1947 

Peggy Guggenheim possédait plusieurs peintures de Picasso, dont une très importante toile cubiste. Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit dans «Picasso sulla spiaggia». L'accrochage tourne autour d'un vaste composition de 1937 montrant des baigneurs au bord de la mer. L'Américaine a acquis en 1947 cette pièce, brossée lors d'un séjour de l'artiste à Trembley-sur-Mauldre. La collectionneuse se trouvait alors à New York, où se terminait l'aventure de sa galerie pionnière, consacrée aux avant-gardes. Elle allait bientôt prendre le bateau pour l'Europe pour s'y installer définitivement. Notons au passage qu'il ne s'agit pas là d'une peinture au sens technique du terme. Le Catalan y a mélangé l'huile au fusain et au crayon Conté. 

La petite exposition (qui bénéficie pourtant d'une énorme publicité) se présente comme un dossier. 1937 constitue une année cruciale pour Picasso. Il a surmonté la crise née de sa séparation définitive (et fort peu à l'amiable) avec son épouse Olga. C'est le moment où la Guerre d'Espagne se fait encore plus cruelle, avec la complicité de l'Allemagne nazie. 1937 est la date de l'attaque aérienne de Guernica, qui inspirera au maître l'immense toile en noir et blanc devenue rapidement si célèbre. Les baigneurs lui ont donc servi de contrepoint. Si les premières toiles et esquisses datent bien de février (le bombardement aura lieu le 26 avril), l'artiste va revenir sur ce sujet joyeux jusqu'en décembre. Comme il date toujours très précisément ses créations, il suffit de suivre la chronologie. Il s'agit cependant là d'un thème récurrent chez Picasso. Il va au moins des «Deux femmes courant sur la plage» de 1922 aux «Baigneurs à la Garoupe» des années 1950.

Bientôt les symbolistes

Luca Massimo Barbero a réuni tout ce qui tournait autour des baigneurs de 1937. Le Musée Picasso possède un tableautin et un pastel. La seconde grande toile se trouve au Musée des beaux-arts de Lyon. Elle lui a été léguée par Jacqueline Delubac, connue comme comédienne au temps où elle était la troisième Madame Sacha Guitry. Il y a aussi des dessins épars, d'une collection privée du Michigan au Musée Picasso. Tout cela fait vite sens. C'est un peu pointu, bien sûr, mais il ne faut pas toujours aller dans la direction du grand public. La Fondazione Peggy Guggenheim ne manque d'ailleurs pas de visiteurs, alors qu'on pourrait les compter sans peine chez François Pinault. Elle forme une véritable ambassade américaine à Venise. D'ailleurs, tout le monde parle ici anglais...

Reste que le prix peut sembler élevé pour quatre tableaux, huit dessins et deux gravures. Quinze euros! Mais il faut dire que les porteurs de billets ont droit au musée et à son extension, au jardin et à la terrasse sur le Grand Canal. Il me semble cependant plus sage d'attendre le 28 octobre. Ce jour-là commencera pour le même tarif la grande exposition de la Fondazione. Rien à voir cette fois avec Peggy, même si le symbolisme a parfois inspiré les surréalistes. Il s'agira d'une vaste étude sur les Salons Rose-Croix des années 1890, menés sous la houlette, vaguement mystique, du Sâr Péladan (un monsieur qui se prénommait en fait Joseph). L'exposition débarquera du Guggenheim de New York, où elle a recueilli des échos très favorables. Il lui fallait une étape européenne et elle aurait semblé encore plus incongrue au Guggenheim futuriste de Bilbao.

Pratique

«Picasso sulla spiaggia», Fondazione Peggy Guggenheim, 701-704, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 0039 041 250 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Succession Picasso/Fondazione Peggy Guggenheim, Venise, 2017): La toile acquise par la collectionneuse à New York, qui sert de base à l'exposition.

Prochiane chronique le lundi 9 octobre. L'art de la Renaissance à Evreux. C'est un peu décentré...

 

 

 

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