Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Petit parcours à travers l'Arsenale et les Giardini de la Biennale

Crédits: AFP

A Venise, la Biennale se retrouve partout, et de façon souvent ostentatoire. Sur le Campo San Vio, «The Golden Tower» de James Lee Byars se présente comme un gigantesque phallus doré. L'objet se voit surveillé jour et nuit par des gardes, comme s'il était bien bien fait de métal précieux. Il s'agit d'un «événement collatéral». Sur le Ca'Sagredo Hotel, sur l'autre rive, deux mains d'argent de Lorenzo Quinn sortent du Grand Canal pour soutenir la façade rose. Nous voici dans le «off off». 

Le plus simple, histoire de se mettre dans le bain, reste cependant de commencer par l'Arsenale, immense bâtiment en longueur qui servait jadis à tordre les cordes des bateaux de la Sérénissime. Normalement, tout commence ici par une énorme pièce à même d'impressionner les foules (les biennales ont bien remonté la pente, côté fréquentation). Même Okwui Enwezor n'avait pas dérogé à cette règle en 2015. Christine Macel, si. Elle installe deux petits machins, dont une vidéo à moniteurs multiples de Juan Downwey, dans cet endroit stratégique, supposé asseoir la suite. Ce n'est pas bien parti. La mise en scène se révèle par la suite toujours inférieure aux intentions, très humanistes. Il faut attendre la fin du parcours en ces lieux pour avoir enfin droit à l'installation aussi monumentale que colorée de Sheila Hicks. D'énormes coussins, aux allures de pompons, prennent la mesure de l'espace, surdimensionné.

Un thème démultiplié 

Il y a un peu de tout, dans ce parcours comportant peu de vedettes, à part Gabriel Orozco ou Franz Eberhar Walter, un chouchou du Mamco genevois, qui présente ici de belles architectures textiles. La démultiplication du thème «Arte Viva Arte», ou plutôt sa déclinaison sous diverses formes, affaiblit en outre le propos. Le visiteur passe du Pavillon de l'Espace commun à celui de la Terre, puis des Traditions ou des Chamanes. Autant dire qu'il se perd dans ce savant saupoudrage de nations à représenter. Même la Suisse se retrouve dans un coin, avec une pièce de Julian Charrière assez mal mise en valeur. Il y a là, comme souvent chez le Vaudois, des colonnes évoquant les «carottes» prélevées sur des terrains miniers. Il est cette fois question de lithium, une matière en voie d'épuisement rapide. Vous avez compris que nous nous trouvons ici à la rubrique «Terre». 

Bien sûr, il y a là de bonnes choses, mais la sauce ne prend pas. A chacun de s'approprier de ce qui l'intéresse dans ce magma, que ce soit l'impressionnante tente de fils conçue par Ernesto Nato (un chamane, bien sûr) ou les objets indéfinis emmaillotés par Judith Scott (au Pavillon des couleurs). Les peintures sur soie (traditionnelles) de Liang Hao ou alors l'élan (dionysiaque) de Kader Attia. Le reste risque de rapidement sombrer dans l'oubli. J'avoue, quelques heures à peine après mon passage, avoir conservé très peu de souvenirs précis de cette sélection.

Surprise italienne 

L'extrémité de l'Arsenale reste réservée à des pavillons nationaux. Le plus frappant demeure selon moi celui de la Nouvelle-Zélande, en forme de panoramique. Sur un fond évoquant les immenses papiers peints à thème des années 1800, Lisa Reihana a incrusté des scènes illustrant le passage de Cook, vers 1770, et ses conséquences immédiates. Le film se déroule lentement, comme s'il s'agissait d'un rouleau. Cette bonne surprise se voit complétée plus loin par le Padiglione Italia, au contenu généralement affreux. Cette année, seuls trois artistes ont été retenus. Celui qui frappe est Roberto Cuoghi, récemment vu en petit au Centre d'art contemporain genevois. L'homme peut ici donner sa mesure, grâce aux millions de Miuccia Prada. Il a installé dans le noir une énorme fabrique d'images sacrées, avec ce qu'elles supposent de métamorphoses. L'ensemble se base sur «L'imitation du Christ» de Thomas a Kempis, écrit vers 1400. De cires et de restes humains finissent par sortir des images (stéréotypées) du Sauveur. 

Il est alors temps de passer aux Giardini. Le parc à thèmes de Christine Macel se poursuit au grand Pavillon avec les artistes et les livres, puisque la Biennale est supposée remettre les premiers au centre. Il y a là un atelier de créateur et un autre participatif, vu que nous sommes tous un peu des créateurs. Le public peut ensuite s'égailler, avant de finir dans «les joies et les peurs», autrement dit les pulsions primitives. A moins bien sûr qu'il n'ait déjà pris la poudre d'escampette. L'ensemble se révèle en effet vite ennuyeux. Et puis quel rapport, soit dit entre nous, peut-il bien unir un Philippe Parreno en néon dans une salle quasi vide, avec Raymond Hains et ses affiches déchirées dans un espace trop rempli? Un peu d'explication s'imposerait.

Prises de tête 

Dehors, c'est la cohorte des pavillons nationaux. On entre et on sort, sauf devant l'Allemagne où Anne Imhof se produit à guichets fermés (très fermés d'ailleurs, le bâtiment étant entourés de grillages). L'Anglaise Phyllida Barlow produit une certaine impression avec ses sculptures géantes. L'Autrichien Erwin Wurm interroge avec son camion-remorque posé sur le nez, servant de belvédère. La Suisse se concentre sur l'absence d'Alberto Giacometti, qui a toujours refusé d'exposer dans un pavillon pourtant construit par son frère cadet Bruno. La Russie réserve l'essentiel de ses espaces à la vision pessimiste du monde de demain par Grisha Bruskin. Les Pays-Bas se transforment en forum politique avec le «Cinema Holanda» de Wendelien van Oldenborgh, où le pays gratte avec volupté ses plaies sociales. Il y a en moyenne une prise de tête par stand. 

Dans cette agitation cérébrale, la France fait du bien avec son pavillon musical, logé dans une sorte de Trianon 1900, remodelé pour la circonstance. L'artiste est Xavier Veilhan. Les commissaires Lionel Bovier, actuel directeur du Mamco et Christian Marclay, naguère primé à Venise pour sa vidéo-culte "The Clock". Logé dans un beau décor de Merzbau à la Schwitters, propice à la diffusion du son, il s'agit d'un lieu d'écoute. Un brin de sérénité ne fait pas de mal, à la fin. Trop de paroles ont fini par affaiblir le poids des mots. C'est très bavard, une biennale...

Cet article complète celui sur la Biennale se trouvant une case plus haut dans le déroulé de cette rubrique.  

Photo (AFP): Les coussins, ou les pompons géants, de Sheila Hicks.

Texte intercalaire.

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