Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Les Stanze del Vetro présentent le jeune Carlo Scarpa

Crédits: Stanze del Vetro, Venise 2018

C'est une bonne habitude. Mais une habitude tout de même. Les Stanze del Vetro, sur l'Isola San Giorgio de Venise, proposent leur nouvelle exposition de type historique. Il y en a une sur les deux organisées ici chaque année sous l'égide de la Fondation Pentagram. Toujours réalisées par Marino Barovier, elles tournent autour de la production de la maison Venini. Un comble quand on s'appelle Barovier et que l'on descend ainsi de la plus ancienne firme de la Lagune, fondée en 1295 et toujours (un peu) active! On aimerait bien voir le commissaire une fois se pencher sur les verres sortis des fours de Barovier précisément, ou de Barbini, Salviati, Cenedese ou Seguso.

«MVM Cappellin e il giovane Carlo Scarpa» ramène le visiteur aux années 1920. Giacomo Cappellin s'était séparé de Paolo Venini après leur succès commun à la légendaire Exposition des arts décoratifs de Paris en 1925, dont vient l'expression «Art Déco». Rien là de bien d'extraordinaire. L'histoire des firmes vénitiennes au XXe siècle ressemble à celle d'une nébuleuse, avec leurs explosions et leurs nouvelles formations. Cappellin, un Vénitien pur jus contrairement au Milanais Venini, a alors monté sa propre maison. Il lui fallait un nouveau «designer», même si le mot n'existait pas encore à l'époque. Ce fut Carlo Scarpa, le futur architecte aujourd'hui devenu culte. Né en 1906, son directeur artistique n'avait donc même pas vingt ans. 

Formes pures

Scarpa va lui dessiner des formes très pures. Intemporelles. L'Italie a ainsi su en grande partie échapper à l'Art Déco, vite devenu daté. Il s'agissait alors de se distinguer, comme l'avait déjà fait son prédécesseur Vittorio Zecchin, des formes historicisantes caractérisant les créations de Murano au début du XXe siècle. Il y aura ainsi la fameuse bulle transparente posée sur un pied en forme de cône ou des bouteilles carrées qui pourraient avoir été dessinées hier. Un minimum de décors. Quelques ondes rappelleront la verrerie phénicienne antique. Une pâte laiteuse suffira à créer des Latimi. Les grandes pièces accueilleront de simples, mais efficaces, jeux de filigranes.

Le succès se révéla immédiat, tant dans les expositions consacrées aux arts du feu, alors fréquentes, qu'en ce qui concerne les ventes. L'exportation allait bon train. Chaque année, Scarpa avait de nouvelles idées, aussitôt mises en pratique. Dans le genre monumental, il y a même eu un surtout de table géant en 1931, exposé sans une ébrèche aux Stanze del Vetro. Plus quelques vitraux, remontant eux aux années 1927-1928. Des concessions au passé. Autrement MVM Cappellin se voudra exclusivement moderne. En janvier 1932, c'est pourtant la faillite. Mauvaise gestion apparemment, d'autant plus qu'il eut alors fallu se montrer prudent. La Crise de 1929 à Wall Street avait débarqué en Europe courant 1931.

Archives reconstituées

La firme va alors disparaître, tandis que Scarpa se recasera chez Venini, dont il réalisera certains des plus beaux modèles jusqu'en 1942, quand la guerre se fera vraiment trop dure. Pauly, dont ont peut encore voir un magasin bien redimentionné sur la place Saint-Marc, va alors racheter le matériel. Puis il le revendra. Les archives se retrouveront dispersées. Il aura fallu l'actuel travail scientifique de Marino Barovier et de son équipe pour refaire le puzzle. Jusqu'ici, les attributions MVM restaient un peu hasardeuses, même si par exception pour l'époque à Venise, la firme a signé de nombreuses pièces à l'acide.

Un nombre important de celles-ci se retrouvent aujourd'hui sur l'île. Il a fallu beaucoup emprunter, surtout à des collections particulières amies dont celle du Zurichois Bruno Bischofberger. Cela permet de remplir des vitrines d'une manière aérée, avec un parcours à la fois chronologique et thématique. Des photos historiques complètent l'itinéraire. Un énorme tirage, tapissant deux murs, restitue ainsi à l'entrée une présentation MVM à Amsterdam en 1931. L'ensemble est bien sûr magnifique. Scarpa reste un créateur génial. Tout se retrouve magnifiquement mis en place. L'habitué n'en a pas moins l'impression d'un certain ronronnement. Il serait temps de passer à autre chose, quitte à y revenir dans quelques années.

Pratique

«MVM Cappellin e il giovane Scarpa», Stanze del Vetro, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 0039 041 522 91 38, site www.lestanzedelbetro.org Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h. Entrée gratuite.

N.B. 1. Sur la place saint-Marc, le Negozio Olivetti, conçu par Carlo Scarpa en 1958, propose d'autres verres du maître sous  le titre de "La pelle del vetro". Il n'y en a pas beaucoup. Quinze. L'entrée coûte cher. Huit euros. Mais c'est pour une bonne cause, le magasin classé étant géré par le FAI, autrement dit la société privée qui gère d'innombrables biens historiques. A part cela, le lieu se révèle étonnant.

N.B. 2. Mes anciens rédacteurs en chef se sont toujours moqué de ma propension à parler de verre et de céramique. Arts mineurs! Je vous signale juste qu'un modèle des années 1920 de Napoleone Martinuzzi pour Venini vient de se vendre à New York pour quelque 480 000 dollars. Cela commence à devenir cher...

Photo (Stanze del Vetro): Quelques modèles de Carlo Scarpa réalisés pour MVM entre 1926 et 1931.

Prochaine chronique le lundi 5 novembre. Matthias Bruggmann présente ses photos de Syrie à l'Elysée.

 

 

 

 

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