Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Les Stanze del Vetro mettent en lumière Vittorio Zecchin

Crédits: Stanze del Vetro, Venise 2017

Ettore Sottsas est parti. Vittorio Zecchin a pris sa place. Ainsi en va-t-il aux Stanze del Vetro, qui ont trouvé leur rythme de croisière sur l'île San Giorgio. A un créateur contemporain succède un auteur historique. Histoire courte, cependant. L’institution créée à Venise par la Fondation Pentagram ne remonte pas au-delà du XXe siècle. Pour les chapitres précédents, les amateurs se voient priés de se rendre au Museo del Vetro, localisé à Murano. Le musée a récemment été remis à neuf, avec une partie nouvelle. Le problème est qu’il concentre aussi ses manifestations temporaires sur les périodes les plus récentes. Cet été, il proposait du coup, comme je vous l'ai écrit, le designer Dino Martens et le plasticien Gaetano Pesce.

Avec Vittorio Zecchin (1878-1947), le Stanze del Vetro (dont l'accès reste libre et les énormes catalogues à prix très doux) reviennent aux fondamentaux, comme en dit en finances. La création du XXe siècle, dans le domaine du verre de Venise, part de ce fils d'artisan né et mort à Murano. L'homme a travaillé dans tous les domaines. Comme d'autres gens partis de l'art Nouveau, il a voulu diversifier sa palette. Il existe donc des meubles de Zecchin et surtout des tableaux. Ils font de lui une sorte de Gustav Klimt italien. Son œuvre la plus connue dans ce domaine reste l'immense décoration conçue en 1914 pour l'Hôtel Terminus de Venise sur le thème des «1001 Nuits». L'ensemble est depuis longtemps dépecé. Le Musée d'Orsay, à Paris, en a acquis un fragment, payé le lard du chat. Le tout s'est trouvé reconstitué, il y a quelques mois, à Milan. Il formait le bouquet final sur l'exposition symboliste du Palazzo Reale.

A la fois neuf et traditionnel 

Parmi les tentatives précoces de Zecchin figuraient de splendides verres. Ils renonçaient à l'historicisme ambiant pour se rapprocher du goût des années 1910. Ces pièces très colorées sortaient de l'antique four de la maison Barovier, créé au XIVe siècle. Des créations aussi novatrices avaient fait sensation à la Biennale de Venise, créée en 1895. On peut comprendre qu'au moment où le jeune avocat milanais Paolo Venini ( 1895-1959) et le Vénitien Giacomo Cappelin (1887-1968) se sont associés afin de créer une verrerie enfin moderne en 1921, ils se soient assurés les services de Zecchin. Celui-ci allait mettre au point un style à la fois traditionnel et neuf. L'homme imaginait des formes pures et simples. Il renonçait au décor. Il laissait la vedette au savoir-faire des artisans, qui soufflaient des bulles aussi fines que possible, à la limite de la rupture. Il fallait (comme le montre un petit film dans l'exposition) donner en quelques minutes à peine un produit à l'équilibre parfait. Sans la moindre scorie. De la haute virtuosité. 

Entre 1921 et 1925, Zecchin travailla pour les Vetri Soffiati Muranesi Cappelin Venini & Cie, qui destinaient leurs produits à une clientèle d'avant-garde très aisée. Le peintre fournissait de petits dessins. L’interprétation appartenait aux verriers, qui utilisaient cette fois des couleurs douces. Un beige rosé. Un bleu pâle. Un jaune discret. Le bleu vif et le rouge pétard faisaient figures d'exception. L'association a ainsi pu triompher à l'Exposition des Arts décoratifs de Paris en 1925. Un chant du cygne. Le tandem directorial a ensuite éclaté. Chacun a repris ses pédales. Venini existe toujours. Cappelin a rapidement battu de l'aile. Quant à Zecchin, il s'est tourné vers d'autres firmes. Ferro-Toso en 1930. AVEM en 1932-1933. Salir (une maison très peu connue) entre 1932 et 1938. Barovier-Seguso-Ferro en 1938. Une suite de carrière non représentée dans l'exposition.

Deux cent cinquante pièces 

Comme toujours, Marino Barovier s'est concentré sur la période Venini. L'expert-marchand (une redoutable double casquette) a réuni 250 pièces, d'une rare qualité moyenne. Les vitrines ont été aménagées avec le goût qu'on connaît aux Stanze. La lumière naturelle se révèle ici importante. Dommage que la manifestation ne soit pas estivale. Seul, le film d'accompagnement projeté dans une salle séparée, qui dure plus d'une heure, ne se révèle pas au même niveau que l'ensemble. Sa projection devient vite ennuyeuse.

L'exposition n'en jette pas moins le trouble. Il n'existe que quelques pièces signées. Pour le reste, il s'agit d'attributions tentées en tenant compte des archives. Mais où commence et où s'arrête Zecchin, qui constitue aujourd'hui une star du design d'avant-guerre? La question n'avait sans doute aucune importance à l'époque. Aujourd'hui que le verre constitue un marché juteux, elle se révèle capitale. De quelle manière distinguer la production de Zecchin de celle de ses nombreux imitateurs? L'homme a créé un genre, immédiatement copié ou adapté aux alentours. Marino Barovier, vu ses fonctions, tend à considérer les pièces lui ayant passé entre les mains comme authentiques, quitte à les faire passer pour des variantes. Et il n'admet pas celles de ses concurrents galeristes dès qu'elles s'éloignent un tant soit peu du croquis de base d'archives. Alors, que et qui croire?

Pratique 

«I Vetri trasparenti di Vittorio Zecchin per Cappelin e Venini», Stanze del verto, Isola San Giorgio, Venise, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 0039 041 522 91 38, site www.lestanzedelvetro.org Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h. Entrée gratuite. L'île propose juste à côté le grand mur de briques de verre de Pae White intitulé «Qwalala». Il sera démonté après le 30 novembre.

Photo (Stanze del Vetro): Trois des verres colrés dessinés par Vittorio Zecchin au début des années 1920.

Prochaine chronique le vendredi 6 octobre. Musée biblique et recel archéologique. Un mauvais duo aux Etats-Unis.

 

 

 

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