Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palazzo Mocenigo se met sous le signe du flacon à parfum

Crédits: Palazzo Mocenigo, Venise

Le palais n'utilise pas comme vitrine le Grand Canal, à l'instar de bien d'autres, à commencer par la Ca' Pesaro toute proche. Il se cache dans une rue sans soleil, à l'abri des foules. Drôle de position pour les Mocenigo, qui ont donné quantité de doges à la République! Autant dire que la visite doit se mériter. Ce n'est pas forcément du premier coup que l'amateur trouvera ce lieu d'expositions confidentiel, plutôt axé sur les arts décoratifs et la mode. Je me souviens d'avoir vu ici les robes arborées par les stars féminines à la Mostra. Celle de Madonna figurait dans le hall, avec tout ce qu'il faut de décolleté et de froufrous pour inciter le chaland à prendre son billet. 

Ce n'est pas de vêtements qu'il s'agit en ce moment, mais de parfums. Le musée expose pour quelques jours encore (mais nul ne sait en fait quand la manifestation se terminera) les flacons issus de la collection Storp. Un ensemble considérable. En trois générations, la famille en a entassé plus de trois mille, allant de l'archéologie lointaine à l'actualité la plus brûlante. Ce ne sont pas les effluves qui intéressent les Storp, qui ont fondé l'entreprise Drom Fragrances à Munich en 1911. Eux se contentent d'en fabriquer. Ils se passionnent pour leurs contenants pouvant adopter toutes les formes. Et quand je dis toutes, c'est du vrai délire dans les vitrines du Palazzo Mocenigo, qui abrite l’exposition entière dans son salon à la vénitienne, c'est à dire immense.

Trois générations 

La manifestation, que ne n'oserais qualifier d'accrochage, est présentée dans une vidéo par Ferdinand Storp, 51 ans, dans un anglais presque parfait. Il rappelle son grand-père Bruno et sa femme Dora. Les créateurs partis de rien. Puis viennent son père et sa mère Ursula, qui sont aussi ceux d'Andreas, son frère et associé. Le duo poursuit la carrière familiale sans de problèmes apparents. La parfumerie passionne surtout Ferdinand, qui lui a consacré sa thèse. Il y a toujours de nouveaux flacons à dénicher, puis à montrer. Les actuels propriétaires d'une firme employant tout de même 400 employés (dont 25 parfumeurs) dans le monde, en dégageant un chiffre d'affaires annuel de cent millions d'euros, ont en effet ouvert leur musée à Munich, en 2010. Celui-ci présente 1700 spécimens. Il reste donc de la marge pour des présentations extérieures, «et Venise nous semblait tout indiquée». La ville n'a-t-elle pas connu la naissance de la parfumerie moderne (car il y a eu auparavant celle des Anciens) au XVIe siècle? 

Il n'y a plus ensuite qu'à l'amateur à voir et à s'amuser. Entourés d'objets, afin de composer un «cabinet des curiosités», les œuvres sont davantage présentées par analogies que par époques. Il y a aussi bien un flacon en forme de pipe (hommage à Magritte) conçu par la couturière surréaliste Elsa Schiaparelli en 1952 qu'un autre à l'aspect d'ours en peluche créé pour la grande distribution américaine en 1927. Une souris danoise en argent de 1822 côtoie un récipient en forme de crocodile d'origine et de date inconnue, l'objet étant né quelque part au XIXe siècle. Hommages au lieu, il se trouve aussi au Palazzo Mocenigo cinq objets en verre de Venise. Certaines pièces apparaissent luxueuses. D'autres modestes. Il n'existe pas de hiérarchie pour les Storp, qui représentent un monde à l'ancienne, familial mais ouvert.

Un palais légué à la Ville 

Cette exposition de charme donne surtout l'occasion de parcourir les lieux, qui ont adapté le reste des salles à la parfumerie. Il y a une table pour tester des senteurs naturelles. D'autres tréteaux supportent d'anciennes cornues et des livres savamment ouverts. De véritables natures mortes. Un peu d'histoire s'impose à ce stade. Je vous dirai donc que le bâtiment, redécoré dans les années 1780, a été légué à la Ville de Venise par le dernier des Mocenigo. Comme à Rome, les grandes familles tendent ici à s'éteindre. C'était en 1945, alors que la cité se retrouvait à peine libérée de la République fasciste de Saló. La veuve gardait un usage viager du palais. Vous connaissez les veuves. Elles ont tendance à durer. La dame n'est morte que trente ans plus tard. Le musée a ouvert en 1985 avec quelques-uns de ses souvenirs familiers. La dernière photo dédicacée d'altesse endiamantée reçue date de 1943. Il passe là comme un ange un peu noir...

Le palais a été refait complètement il y a quelques années. Un damas simple, d'une teinte pourpre légèrement funèbre, recouvre tous les murs. C'est du vrai tissu, et non du papier peint comme souvent ailleurs. Des éclairages mettent en valeur les meubles et leurs garnitures. Tout parle de temps désormais enfuis. Il y a partout un air de naturel, mais l’observateur sent le travail du décorateur. Rien n'est disposé par hasard. J'ai notamment noté un merveilleux cabinet, où des troncs de mannequins exposent jusqu'au plafond cinquante deux gilets d'homme du XVIIIe siècle. Nous sommes dans une institution de charme, comme il existe des hôtels de charme. On parle beaucoup des «musées du XXIe siècle». A mon avis, ce genre d'évocation très vivante en fait partie. Le Mocenigo est d'ailleurs en train de se former un public, en dépit de sa situation géographiquement ingrate.

Pour la mode? 

Faut-il maintenant en faire un musée du costume? La polémique pour en créer un national en Italie fait rage, alors que le pays domine tout de même la mode. Il y a bien sûr la Méridienne du Palazzo Pitti de Florence, qui a des longueurs et des longueurs d'avance. Rome offre déjà quelque chose. Les fondations privées pullulent, en général à la gloire d'une marque (Gucci, Ferragamo....). Ici, on imaginerait davantage un lieu pour le costume ancien. On a beaucoup cousu, brodé et tiré le fil des dentelles à Venise au XVIIIe siècle...

Pratique

«Cabinet de curiosité, La Collection Storp», Palazzo Mocenigo, 1992, Santa Croce, Venise, jusqu'au 1er octobre (date théorique). Tél. 0039 041 72 17 98, site www.mocenigo.visitmuve.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

Photo (Palazzo Mocenigo): Un flacon en forme d'ours en peluche, Etats-Unis 1927.

Prochaine chronique le lundi 25 septembre. La maison Dior remplit le Musée des arts décoratifs à Paris.

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