Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palazzo Fortuny propose l'"Intuition" d'Axel Vervoordt

Crédits: Copyright Axel Vervoordt

S'il existe une ville où il faut aller cet été, c'est bien Venise. Surtout si l'on s'intéresse à l'art moderne et contemporain. Je me suis longtemps demandé quelles cités pourraient monter sur le podium réunissant les trois meilleures endroits d'Europe en matière d'expositions. Il y avait bien sûr Paris et Londres. Rome aurait un temps pu occuper la troisième marche. Madrid l'a ostensiblement briguée. C'est la Sérénissime qui la décroche aujourd'hui haut la main. Et encore! Je me demande si, tout au long de 2017, son apport ne s'est pas révélé plus grand que celui de la capitale britannique. 

Au centre de tout cela, il y a bien sûr la Biennale, dont je vous ai déjà parlé. La grosse machine est actionnée cette fois par la Française Christine Macel. Elle occupe les Giardini et l'Arsenale, tandis que les 85 pavillons nationaux s'égaillent un peu partout dans la cité, jusque dans les endroits les plus improbables. Curieusement, cette énorme soufflé retombe souvent à plat face aux événements proposés par les musées et les fondations privées. Je vous ai déjà entretenu de la rétrospective Mark Tobey chez Peggy Guggenheim (une réussite), de l'exposition Damien Hirst chez François Pinault (une monstruosité), des verres d'Ettore Sottsass aux Stanze del Vetro (une découverte), des peintures de Philip Guston à l'Accademia (une bonne chose) ou l'art fin XIXe de William Meritt Chase à la Ca'Pesaro (c'est hélas terminé). Je vous ai enfin conseillé d'aller voir l'exposition un peu folle de la Fondazione Prada intitulée «The Captain Lied, the Boat is Leaking».

Bientôt David Hockney et Lyda Borelli 

C'était pourtant un choix. J'aurais tout aussi bien pu évoquer à votre intention les présentations d'Alighiero Boetti, de Warhol-Rauschenberg ou de Michelangelo Pistoletto à l'île San Giorgio. J'aurais pu vous dire que David LaChapelle, un photographe à mon avis d'une insupportable vulgarité, était aux Tre Occhi, Il m'aurait été possible parler des nouvelles images de Vik Muniz au Palazzo Cini. Des œuvres de Pierre Huyghe à la Fondazione Vuitton. De «Glasstress» au Palazzo Franchetti. Ou encore de Gaeteno Pesce, présent au musée du verre de Murano. Cet été, il n'y a presque pas de maison où il ne se passe rien. Et cela va continuer! David Hockney débarque ces jours à la Ca'Pesaro. Cet automne, Peggy Guggenheim accueillera «Le Symbolisme mystique». Le Palazzo Cini invitera Lyda Borelli, la superstar du muet italien. Elle y sera bien à sa place puisqu'elle est devenue ensuite la contessa Cini. Et je ne vous dis pas tout. On serait encore là demain. Quand je pense que cela recommence l'année prochaine... De manière inattendue, la Biennale d'architecture, qui s'intercale les années paires, a fini par déclencher le même ramdam culturel. 

Aujourd'hui, je vais encore évoquer encore autre chose. Il s'agit d'«Intuition» au Palazzo Fortuny. J'ignore si vous connaissez le lieu. Il s'agit d'un palais gothique un peu décati, près du Grand Canal. Il a été choisi comme résidence et atelier par Mariano Fortuny (1871-1949). L'homme était peintre, scénographe, créateur de tissus (la fabrique existe encore) et couturier. C'est un capharnaüm fabuleux, prudemment réveillé il y a quelques années. L'endroit, dirigé par Daniela Feretti, sert à des expositions, logées au milieu du décor laissé par Fortuny. Une par an se voir confiée à Axel Vervoordt. Ce galeriste flamand avait fait sensation, il y a une vingtaine d'années, dans des foires comme la Biennale des Antiquaires de Paris. Il y proposait des stands plein de vide, avec de grosses armoires anciennes, un peu rustiques, où se trouvaient pêle-mêle de l'archéologie et de l'art contemporain au plus haut niveau. L'homme brasse volontiers les siècles et les genres, puisqu'il y a souvent aussi avec lui du cinéma d'animation, de la verrerie et des livres.

Une surprise devenue une habitude 

La première fois, vu en grand au Palazzo Fortuny qui totalise tout de même quatre étages en comptant le rez-de-chaussée, le résultat avait estomaqué. Les habitués du lieu ont fini par s'y habituer. Ils retrouvaient même les énormes canapés, chargés de coussins, d'une édition à l'autre. L'insolite a ses limites. Le cocktail finissait par avoir toujours un peu le même goût. Les œuvres restaient magnifiques, certes, mais la surprise s'était envolée. Même la présentation de la collection personnelle d'Antoni Tàpies, prêtée par ses héritiers, semblait sortit du même moule, en dépit de ses Klee, de ses Pollock, de ses Ernst et de ses objets archéologiques ou exotiques. Seuls les nouveaux-venus vivaient ici leur première fois.

«Intuition», puisqu'il faut bien que la manifestation ait un titre, ressemble donc à tout ce qui a précédé. Prétention en plus, hélas. Le parcours commence au rez avec des citations de Michel-Ange, Goethe, Einstein, Spinoza, Kant et... Paulo Coelho. C'est la caution intellectuelle. Suit heureusement une merveilleuse série de stèles préhistoriques, empruntées à des musées français ou espagnols. La suite est faite de la suite habituelle de peintures abstraites (de Soulages à Afro) et de sculptures d'Anish Kapoor ou de Berlinde de Bruyckere. Notons qu'Axel Vervoordt fait très fort en proposant une salle immense de monochromes noirs sur des murs noirs. Marina Abramovic est présente non loin de là en tant que plasticienne avec des poteaux transpercés de cristaux de roche. Marina, ça fait intellectuel.

Pièce participative 

La suite se trouve au second où se trouve, intact, le cabinet de travail de Mariano Fortuny, puis sous les combles, à la superbe charpente. C'est là que se niche la pièce «participative» de la Coréenne Kimsooja, dont la partie sonore évoque le gargouillis d'un estomac mécontent. Il n'y a plus ensuite qu'à redescendre, comblé malgré tout sur le plan visuel. Au revoir et à l'année prochaine! Daniela Ferretti va bien réinviter Axel. C'est presque devenu un numéro de duettistes. Pour ce qui est de Mariano Fortuny lui-même, rendez-vous à Paris cet automne. Le Palais Galliera lui dédiera une rétrospective à partir du 4 octobre.

Pratique

«Intuition», Palazzo Fortuny, 3958 San Marco, Venise, jusqu'au 26 novembre. Tél. 0039 041 520 09 95, site www.fortuny.visitmuve.it Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h.

Photo (Axel Vervoodt): Les stèles préhistoriques du rez-de-chaussée et un Soulages.

Prochaine chronique le dimanche 9 juillet. Le pastelliste du XVIIIe Perroneau reçoit son exposiiton à Orléans.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."