Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le Palais des Doges montre les bijoux indiens des Al Thani

Crédits: Al Thani Collection

C'est un ruissellement de perles. Un flot de pierres précieuses. Diamants de Golconde, spinelles de Badakhshan, saphirs du Cachemire et rubis de Ceylan s'accumulent le long du parcours proposé au Palazzo Ducale de Venise (Palais des Doges, si vous préférez). Succédant au Victoria & Albert ou au Grand Palais de Paris, ce lieu de pouvoir présente en ce moment la collection (on pourrait aussi dire l'écrin) d'Hamad bin Abdullah Al Thani, l'un des nombreux membres de la famille régnant d'une main de fer sur le Qatar. Le prince ne doit cette fois partager l'honneur avec personne. A Londres, Elizabeth II avait fait l'appoint avec des cadeaux reçus par ses ancêtres George III, qui régna de 1760 à 1820, et Victoria, sur le trône de 1837 à 1901. 

Le visiteur commence par faire à Venise le tour du Palais. Que le plus timide d'entre eux ne se laisse pas décourager par la file d'attente! Il y a à l'intérieur assez des caissiers et de caissières pour faire entrer des foules. Il suffit ensuite de suivre les flèches sans se tromper, comme je l'ai fait. La Salle du Grand Conseil se révèle en effet si vaste (1300 mètres carrés) qu'il faut avoir l’œil pour réaliser que la Collection Al Thani se trouve derrière, dans l'à peine plus petite Salle du Scrutin. Un lieu aujourd'hui métamorphosé, histoire de jouer aux vitrines de bijoutier. Tout baigne dans la pénombre. Des rideaux cristallins créent une intimité scintillante. C'est à peine si le public voit encore les énormes peintures disposées sur les murs. Scènes de bataille, en général.

Quelques énormes diamants 

Les pièces proposées se révèlent diverses. Il y a des gros cailloux comme «L’œil de l'idole», fort de ses 70,2 carats, ou «Le miroir du paradis», qui en compte 52,6. Mais le visiteur peut surtout admirer des bijoux, fabriqués depuis le début de la dynastie musulmane des Moghols sur le Nord de l'Inde. Ces derniers régnèrent avec éclat, puis sous la menace britannique de 1526 à 1858. On sait que les protectorats finirent en annexion. Victoria se vit ainsi nommée «impératrice des Indes» en 1876. Un rôle qu'elle prit très au sérieux, comme le prouve le film actuel de Stephen Frears. Plus toute jeune, la souveraine se mit ainsi à apprendre l'hindi. 

Les joyaux anciens demeurent rares, à part les pièces de jade ou de cristal incrustées de pierres (poignards, écritoires, boîtes, pions d'échecs, ornements de tresses ou fiasques). L'Inde a toujours gardé l'habitude de fondre ses bijoux à chaque génération afin d'en créer de nouveaux. Beaucoup datent ainsi du XIXe siècle, voire d'après. Dès le début du XXe, les maharadjahs prennent l'habitude de faire remonter leurs diamants et leurs saphirs à Paris, de préférence chez Cartier. Il a ainsi existé un Art Déco indien, illustré au Palais des Doges avec des pièces majeures tentant de faire le joint entre les goûts orientaux et occidentaux. Nous sommes ici à l'antipode du baldaquin de Baroda exposé, avec sa broderie exubérante faite de 950 000 petites perles.

Production actuelle 

L'itinéraire aurait pu s'arrêter vers 1940. Le déclin des maharadjahs est allé très vite après l'Indépendance de 1947, le coup fatal se voyant porté en 1971 par l'abrogation de tous leurs privilèges. Les intérêts d'Hamad bin Abdallah Al Thani vont cependant jusqu'à nos jours. Une partie des vitrines se voit ainsi réservée à la somptueuse production de bijoutiers comme Baghat de Bombay (la lignée est aujourd'hui représentée par Viren Baghat) ou Jar (alias Joël Rosenthal) de Paris. Les préférés de la richissime clientèle locale. Il existe d'énormes fortunes, mais concentrées dans d'autres mains que jadis, sur le sous-continent indien... Le Qatari fait partie de cette clientèle férue de créations nouvelles, plus épurées que celles des XVIIe ou XVIIIe siècles. Notons que certains joyaux ont transité avant d'arriver chez lui. Le grand collier conçu en 1937 pour un maharadjah plutôt coquet a ainsi orné un temps le cou de Mrs Loel Guiness.

Pratique

«Tesori del Mogul e dei maharaja, La collezione Al Thani», Palazzo Ducale, place Saint-Marc, Venise, jusqu'au 3 janvier. Tél. 0039 041 271 59 11, site www.palazoducale.visitmuve.it Ouvert tous les jours de 8h30 à 17h30.

Photo (Collection Al Thani): Un des bijoux d'exécution traditionelle. Il est bien sûr énorme.

Texte intecalaire.

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