Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Le bateau prend l'eau à la Fondazione Prada. Pour émotifs!

Crédits: Angelo Morbelli/RMN/Musée d'Orsay, Paris

Le titre est en anglais, comme bien souvent de nos jours, mais le ton se révèle on ne peut plus germanique. «The Boat is Leaking, the Captain Lied» (Le capitaine a menti, le bateau prend l'eau) réunit en effet un certain nombre d'intellectuels allemands, du genre rassis, à la Fondation Prada de Venise. Logée au Palazzo Corner della Regina, cette dernière a repris du service après plus d'un an de mise en veilleuse. Miuccia Prada lui préfère désormais son dernier bébé, la fabrique qu'elle a ouvert dans la banlieue milanaise. L'architecte Rem Kolhaas donne une touche plus contemporaine à celle qui vit après tout de la mode et collectionne l'art moderne. 

Sur les trois étages de ce bâtiment du XVIIIe siècle, dont la façade donne sur le Grand Canal, la manifestation se déploie à son aise. Il fallait un bâtiment du passé pour servir de cadre à cette méditation sur l'état du monde. Une réflexion combinant, sous la direction d'Udo Kittelmann, directeur de la Nationalgalerie de Berlin (qui comprend plusieurs musées), trois personnalités complémentaires. Au cinéaste Alexander Kluge, pratiquement sorti du formol, se sont joints le photographe Thomas Demand et la scénographe Anna Viebrock. Une manière de raconter «trois histoires» s'entrecroisant avec «des intentions politiques et historiques». Je vous rassure vite. Cette sorte de spectacle se veut ouverte. «Chaque visiteur peut créer en totale liberté sa propre narration en utilisant l'imagerie visuelle amenée par les trois artistes.» J'ajouterai cependant qu'un certaine culture de base semble ici souhaitable.

Le cinéaste, le photographe et la scénographe

Avant d'aller plus loin, quelques présentations s'imposent. Né en 1932, Kluge fait partie des pères du «nouveau cinéma allemand», qui se dessine dans les années 60. Il s'agit d'un auteur terriblement intellectuel. Primé à la Mostra de Venise en 1968, «Artistes sous le chapiteau: perplexes» a laissé ses rares spectateurs aussi perplexes que les artistes en question. Kluge organisait de magnifiques conférences de presse, où il expliquait tout ce que ses films de contenaient en fait pas. Je me souviens d'avoir suivi deux d'entre elles à Berlin. Après la chute commerciale de la production cinématographique de son pays, il s'est mis au documentaire.

Thomas Demand, 53 ans, est un plasticien dont les œuvres se retrouvent plus souvent sur les murs des musées d'art contemporain que dans la presse. Vu la confusion des genres marquant aujourd'hui les écoles d'art, il enseigne aujourd'hui la sculpture à Hambourg. L'homme, qui a l'air aussi joyeux qu'un croque-mort au chômage, construit des décors vides sous forme de maquettes, puis il les photographie. Le tout dans une perspective bien sûr politique. Il s'agit de photo froide et déshumanisée, comme les aiment nos amis Allemands depuis les silos et les châteaux d'eau multipliés par les Becher.

Le grand brassage

A 66 ans, Anna Viebrock reste une star de la scène germanique, côté coulisses. Elle travaille pour le théâtre et l'opéra, et ce sur les plus prestigieuse scènes, de Bayreuth à Madrid et passant par Zurich. Cette décoratrice a en effet été proche de Christoph Marthaler, metteur en scène et agitateur politique dont le Schauspielhaus de la cité alémanique a eu le plus grand mal à se débarrasser après l'avoir engagé comme s'il s'agissait d'un trophée. Anna a plus ou moins passé depuis 2002 aux commandes, mais elle a ici repris son activité première de créatrice d'ambiances inspirées de bâtiments ordinaires, dont elle produit des sortes de collages. 

Tout s'est donc vu brassé. Touillé. Mélangé. Au rez-de-chaussée, des bouts d'essai de Kluge, dont l'un baigne dans la musique d'une valse d'Emile Waldteufel, voisinent avec la reconstitution du hall d'un hôtel miteux des années 1950. A l'étage, une vaste salle d'attente ouvre ses portes sur l'exposition des merveilleux tableaux d'Angelo Morbelli (1854-1915) consacrés aux vieux de l'hospice Trivulzio de Milan. Un autre huis donne ensuite sur la salle de l'asile, reconstituée grandeur nature. Il y a des films politiques très Mai 68 et d'autres, tirés des cinémathèques. Je dois être l'un des seuls à avoir reconnu Brigitte Helm et Franz Lederer dans «Le merveilleux mensonge de Nina Petrovna» de 1929, mais (et c'est là où je construis ma propre histoire!).J'avais rencontré Lederer après une projection de ce chef-d’œuvre glamour au festival de Berlin en 1983.

Loin de la pensée rationnelle

Le public, qui se fait assez rare depuis l'inauguration très «people» de mai (où Miuccia Prada devait se souvenir tout à coup qu'elle a été militante communiste et féministe, avant de devenir une milliardaire de la couture), se promène donc à l'aventure. Il y a une scène de théâtre, avec rideaux. Un bureau à l'ancienne symbolisant le pouvoir. Quelques éléments décatis, posés à terre ou contre les murs. Restauré à très grands frais, le palazzo joue du coup artificiellement les pauvres et les abandonnés. Il s'agit bien de faire sortir ainsi des émotions, et non de susciter une pensée rationnelle. Le bateau prend l'eau, mais il ne coule pas encore. Il se révèle à l'image d'une société qui «reste perpétuellement partagée entre l'appétit de vivre et la perte de confiance, l'extrême détresse et un espoir qui ne cesse jamais.» Bienvenue à bord!

Pratique 

«The Boat is Leaking, the Captain Lied», Fondazione Prada, Palazzo Corner della Regina, 2215 Santa Croce, Venise, jusqu'au 26 novembre. Tél.0039 025 666 26 11, site www.fondazioneprada.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (RMN/Musée d'Orsay, Paris): "Jour de fête à l'hospice Trivulzio" d'Angelo Morbelli. 

Prochaine chronique le dimanche 11 juin. Des livres et des catalogues.

 

 

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