Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondazione Peggy Guggenheim tire Mark Tobey du purgatoire

Crédits: Estate Mark Tobey/Fondazione Peggy Guggenheim, Venise

C'était l'endroit qu'il lui fallait, à la fois intime et chaleureux. Mark Tobey (1890-1976) se retrouve jusqu'en septembre à la Fondazione Peggy Guggenheim. Elle présente 70 de ses œuvres. Une occasion rare de les voir. Célébré à la fin de sa vie, notamment par un Grand Prix à la Biennale de Venise en 1958, le peintre reste confiné depuis au purgatoire. On en parle sans le montrer. Même Bâle, où il a passé les dix-sept dernières années de sa vie et où il est mort, lui refuse ses murs. Le Kunstmuseum, qui détient certaines de ses toiles les plus importantes, dont l'une ne mesure pas moins de quatre mètres de large, le confine dans les réserves. Tobey n'a pas fait partie des noms remis en lumière lors de l'ouverture du nouveau bâtiment en 2016. Il ne s'est même pas retrouvé au rez-de-chaussée traitant de la peinture à Bâle au XXe siècle, aux côtés de Niklaus Stoecklin ou de Paul Carmenisch. 

Tobey semble pourtant un artiste séduisant, dont seule la fin du parcours est bien connue. Quand l'homme se retrouve lancé par une exposition new-yorkaise de 1944, il a déjà 54 ans. Il n'en passe pas moins pour une révélation, alors qu'il a derrière lui un parcours en dents de scie. L'Américain est né à Centreville, qui n'est le centre de rien, dans le Wisconsin en 1890. Il a grandi à Chicago, où ses parents se sont installés. Ses études artistiques en ont fait un décorateur-ensemblier doté de loisirs pour peindre. Réfléchir également. En 1918, Tobey se convertit au béhaïsme, une religion persane prônant l'unité spirituelle. C'est le début d'un attrait pour l'Orient, plus ou moins extrême, qui ne l'a plus quitté ensuite. C'est aussi le commencement d'une fringale de voyages. Tobey restera jusqu'au bout un errant sans racines nationales.

Trop petit pour plaire 

C'est bien ce qu'on lui reproche aujourd'hui, avec la modeste taille de la plupart de ses peintures! Tobey «explose» à la fin de la guerre, alors que les Etats-Unis vivent une période d'affirmation, puis d'impérialisme culturel. Il s'agit pour ses plasticiens de s'y ancrer et d'y produire des pièces illustrant, au propre comme au figuré, la grandeur de la nation victorieuse. Tobey n'est pas Pollock, son cadet de vingt-deux ans, qu'il a connu dès la fin des années 1920. Pollock (contrairement à son frère Charles, mort en émigré à Paris) reste le prototype même du natif n'ayant jamais quitté sa terre, alors que Tobey a passé partout, ne restant nulle part. Il a vécu en Angleterre, à Hong-Kong, au Japon et en France, où il fut l'une des figures du Montparnasse des «années folles». Voilà qui n'en fait pas précisément un étendard! 

En plus, influencé par la calligraphie asiatique, Tobey a produit, dès qu'il a dépassé le stade des tâtonnements dont il ne subsiste pas grand chose (il y en a tout de même deux salles à Venise), de toutes petites pièces. Souvent sur papier. Il y a là comme une écriture, dont la particularité serait d'être blanche sur un fond plutôt foncé. Il est aussi permis d'y voir des grilles. Il n'y a ni centre, ni profondeur. Cette écriture n'est pas vraiment lisible. Il ne s'agit pourtant pas tout à fait d'une abstraction. En tout cas pas d'une abstraction gestuelle, comme l'aime à la même époque l'expressionnisme américain. Tobey, c'est le contraire du «dripping» avec la toile posée par terre. Ce serait plutôt la méditation du miniaturiste médiéval face à son chevalet.

Dernières années à Bâle 

Fêté aux Etats-Unis (où Alfred Barr l'a du reste montré au MoMA l'année même de son ouverture, en 1929), Tobey a ensuite été soutenu par des galeristes européens, dont Jeanne Bucher à Paris. Ce vagabond de luxe a ainsi fini par gagner pas mal d'argent, qu'il oubliait de déclarer. La chose l'a mis en délicatesse aux les USA, où l'on peut tuer son père et sa mère mais pas frauder le fisc. Il en est allé de même en France. En 1959, le peintre a ainsi dû s'installer à Bâle, où il a vécu en ermite passablement visité. Il a trouvé là son dernier marchand, Ernst Beyeler. Notons cependant que ce dernier ne l'a jamais inclus dans sa collection personnelle. Ce n'est pas le cas d'Alice Pauli, chez qui l'Américain a aussi exposé. Cette année, la Lausannoise présente du reste encore des Tobey à Art/Basel. Notons qu'à Bâle, où il possédait enfin un véritable atelier, Tobey a enfin agrandi le format de ses œuvres, adoptant au passage la toile. Il n'a pas cédé à une demande. Cet individualiste pensait avoir fait le tour de ce qui peut se dire sur de petites surfaces. 

Tout cela (sauf les grandes peintures de la fin) se retrouve aux murs bas de plafond de la Fondazione, peints de couleurs sombres. Un lieu à la mesure de l’œuvre. Debra Bricker Balken a réussi son coup. La commissaire a su faire aimer celui qui demeure pour beaucoup un inconnu plus ou moins célèbre. Elle a surtout mis en appétit son public. A quand la grande rétrospective Tobey dans un lieu non pas moins confidentiel (la Fondazione apparaît autrement plus visitée que celle de François Pinault), mais un peu plus vaste? L'artiste la mérite. Comme il aurait droit à une véritable cote commerciale. Une forme de reconnaissance comme une autre. Du Tobey, c'est cinquante fois moins cher que du Pollock. Et c'est pourtant presque aussi important.

Pratique

«Mark Tobey, Luce filante», Fondazione Peggy Guggenheim, 701-704 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 10 septembre. Tél. 0039 041 240 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Estate Mark Tobey/Fondazione Peggy Guggenheim): L'une des oeuvres à l'étrange "écriture blanche".

Prochaine chronique le dimanche 18 juin. Un petit tour à Pompidou Metz pour voir Fernand Léger.

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