Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Fondation Cini rend hommage à la star du muet Lyda Borelli

Crédits: DR

C'était la princesse des gestes et la reine des attitudes, comme en France sa grande aînée Sarah Bernhardt. Manquait la voix d'or, en tout cas sur l'écran. Lyda Borelli fut l'une des principales stars du muet italien. Sa carrière cinématographique n'a pas été bien longue. Elle a duré de 1913 à 1918. Vint ensuite le temps de la retraite, puis de l'oubli. Ce sont les importants travaux consentis par les cinémathèques de Turin ou de Bologne qui l'on remise en vedette. De ses treize films n'en subsistent que quelques-uns dans une condition acceptable. Certains sont à l'état de lambeau ou de ruine. D'autres totalement perdus. 

Lyda Borelli se voit aujourd'hui honorée à Venise par la Fondazione Cini. Pas celle de l'île San Giorgio, qui appartient à la Fondazione Giorgio Cini. Celle du palais en ville, créée après la mort du milliardaire en 1977 par deux de ses filles près de l'Accademia. Il s'agit d'un musée, avec une splendide collection de tableaux: Piero della Francesca, Pontormo, Piero du Cosimo ou Fra Angelico. Le second étage a cependant été récemment dégagé afin d'abriter des expositions temporaires. C'est un espace palatial, avec moins de hauteur sous plafond cependant. Il faut dire que le premier se révèle d'un gigantisme presque intimidant.

Une sophistication extrême 

La Borelli est née en 1887 (1). Enfant de la balle. Sa mère s'applique à en faire une prima donna. Au théâtre bien entendu. Le 7e art reste dans les limbes. La petite Lida (le «y» viendra ensuite pour faire plus chic) obtient rapidement ses premiers succès. Dès 1900, elle constitue une figure connue, passant de troupe en troupe et voyageant jusqu'en Amérique du Sud. Au fil des années, comme le montrent les magnifiques portraits photographiques réunis à Venise, la jeune fille perd ses rondeurs pour devenir une figure longiligne. C'est la femme serpent, tout en reptations. Elle fait ainsi sensation dans la «Salomé» d'Oscar Wilde. 

Dès 1910, le cinéma italien domine le monde, avec la France. Les Etats-Unis en restent au court-métrage. Un producteur persuade en 1913 la Borelli, toujours pilotée par sa mère, de tourner un premier long-métrage, «Ma l'amore mio non muore» de Mario Caserini. Succès foudroyant. Le grand public découvre cette femme aux yeux immenses et aux mouvements d'une sophistication extrême. Lyda fait quasi dix-huit geste plus précieux les uns que les autres rien que pour s'asseoir sur une chaise. Les spectateurs doivent bien comprendre qu'elle souffre. «Ma l'amore mio non murore!», où elle incarne une actrice, se termine du reste par son suicide sur scène.

Une personnalité réduite à néant

Sa carrière continue dans le même genre. Les admirateurs ne se lassent pas du «borellisme». Il s'agit d'une diversion bienvenue dans un pays bientôt en guerre, où les défaites se multiplient. C'est aussi le temps des romans de Gabriele D'Annunzio. En 1918, au faîte de la gloire, Lyda se retire cependant. L'exposition s'arrête là. J'avoue avoir de la peine à comprendre. Même si la chose est dite à la Fondation avec une discrétion extrême, la femme épouse en effet l'industriel Vittorio Cini. C'est donc l'ancienne maîtresse de maison et la mère des fondatrices de ce palais-musée. 

Titan industriel, amassant une fortune colossale, Vittorio Cini se montrait jaloux de son épouse, qu'il s'appliquait à cacher. Ce n'est donc pas l'actuel accrochage qui le raconte. J'ai trouvé la suite dans «Je me suis souvent trompé», publié en français il y a vingt-deux ans par Le Promeneur. Le grand expert Federico Zeri, qui a formé une partie de la collection Cini, a bien connu Lyda. Il explique comment Vittorio la cachait dans le château de Monselice, près de Padoue. Le couple a quatre enfants, dont Giorgio, appelé à lui succéder en tant que garçon. Las! Ce dernier meurt en 1949, d'où une fondation en forme de pierre tombale.

A voir sur Youtube 

Cini est proche du fascisme. Suffisamment pour devenir le commissaire de l'Exposition universelle Rome 1942, qui n'aura jamais eu lieu, et même ministre en 1943. Mais pas assez pour supporter le choc de l'invasion allemande de cette même année 43. Il se retrouve déporté à Dachau. La vente clandestine des bijoux de Lyda permet son évasion rocambolesque. Zeri raconte que l'ancienne actrice était alors cachée avec ses filles dans un couvent. Elle se serait écriée: "il faut prévenir l'autre femme." Cini a en effet une maîtresse, dont elle reste supposé eignorer l'existence. Trop sensible! Nul n'osant faire un geste, Lyda téléphone d'un ton impérial à Maria Cristina Dal Pozzo di Annone pour lui annoncer la bonne nouvelle. On est star ou on ne l'est pas. Elle reste néanmoins la comtesse Cini jusqu'à sa mort en 1959, son mari ayant eu le tact de renouveler (en plus gros) ses bijoux. 

Tout cela se voit donc effacé par l'exposition. On a l'impression que le souvenir de Lyda n'a jamais intéressé les siens. Les Cini auraient pu sauver ses films. Garder ses photos. Or la plupart de ces dernières ont dû se voir empruntées à des institutions s'occupant d'arts de la scène. Les robes montrées constituent des reconstitutions. Les lettres sont celles qu'elle a reçues. La star se réduit à une ombre, se retrouvant bien sûr ici dans un montage cinéma. Je vous signale à ce propos que Youtube propose deux bonnes copies complètes de «Ma l'amore mio non muore!», plus deux autres superbes (car coloriées au pochoir) de «Rapsodia satanica» de Nino Oxilia. Il y a aussi sur la Toile le fragment retrouvé, et récemment restauré, de «La Falena». La version accessible de «Malombra» demeure en revanche invisible tant elle se révèle grise et et floue. Je n'ai rien trouvé d'autre.

(1) D'autres sources donnent 1884.

Pratique

«Lyda Borelli, Prima donna del novecento», Palzzo Cini di San Via, 864, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 15 novembre. Tél. 0039 041 241 12 81, site www.cini.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h.

Photo (DR): L'un des portraits les plus simples de Lyda Borelli.

Prochaine chronique le samedi 30 septembre. Le jeune Marc Chagall au Kunstmuseum de Bâle. Une réussite totale.

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