Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Collezione Peggy Guggenheim invite les Salons Rose + Croix

Crédits: Collezione Peggy Guggenheim/Musée des beaux-arts de Marseille, 2017

Le symbolisme revient à la mode. Tôt redécouvert par les surréalistes, qui s'en réclamaient en partie, il avait à nouveau disparu avec la guerre de 1939. Sa ressortie des limbes aura semblé bien longue dans les années 1960-1970. Il aura fallu qu'André Malraux réhabilite Gustave Moreau avec une exposition au Louvre, puis que commencent de vraies recherches. Le premier ouvrage synthétique sur le sujet, qui reste par ailleurs le plus brillant sur le plan du style, fut «Esthètes en magiciens» de Philippe Jullian en 1969. Un livre qu'il serait urgent de rééditer, au lieu de multiplier les proses soporifiques de catalogues supposés savants sur le sujet. 

Le symbolisme ne constitua pas un mouvement homogène entre 1880 et 1914. Il a possédé ses lieux, qui vont de la Belgique à la France en passant par l'Allemagne. Il a aussi connu ses styles. Rien ne se révèle plus différent que le sage Puvis de Chavannes et le satanique Franz von Stuck. Il faut dire que le genre aura aussi bien visé aux élévations célestes qu'aux dépravations sordides. Ce qui unirait tout le monde serait l'horreur du quotidien. La haine d'un siècle devenu mécanique et industriel. Le rejet du bourgeois caractérisant le monde moderne. Né en partie des préraphaélites anglais, le symbolisme prône avant tout l'évasion des contraintes. C'est un «escapism».

Référence XVIIe siècle 

L'une des tendances, l'une des religions serait-on même tenté de dire, du symbolisme fut le mouvement Rose + Croix. Au départ, il y avait là le rappel d'une forme de spiritualité chrétienne, née en Allemagne au début du XVIIe siècle. Le nom ne réfère à un certain Christian Rosenkreutz, signataire d'un livre ésotérique publié en 1616 à Strasbourg, «Les noces chymiques». L'existence réelle de cet auteur se voit aujourd'hui contestée. Comme la naissance à cette époque d'un ordre Rose + Croix ayant traversé (dans le secret, bien sûr) les siècles. N'empêche que cette appellation mystérieuse a fait rêver des générations d'occultistes jusqu'en plein XIXe. 

Et c'est là qu'on en arrive aux Rose + Croix symbolistes, qui font aujourd'hui l'objet d'une belle présentation à la Collezione Peggy Guggenheim de Venise! Il s'agit de la version réduite d'une manifestation plus importante, organisée il y a quelques mois au Guggenheim de New York. Il ne faut pas oublier que le lieu d'exposition de la Fondazione reste petit. Et bas de plafond en plus, ce qui semble gênant pour un art aussi spirituel. La plus grande des toiles présentées, le «Visions» d'Adolphe Osbert prêté par Orsay (une variation sur le thème de voix de Jeanne d'Arc), est entré au chausse-pied dans sa salle. Le gros cadre doré se retrouve à deux centimètres du sol et du plafond!

Le Sâr Péladan 

Si cette variante du symbolisme a existé, c'est grâce à un personnage extravagant et fantasque, le Sâr Péladan. Ce monsieur, qui se prénommait bêtement Joséphin, prétendait descendre des rois babyloniens. Issu en réalité d'une famille d'agriculteurs et de commerçants, l'homme était né en 1858. Il fut d'abord écrivain, dans le goût décadent du temps. «Le vice suprême» fit ainsi sensation dans un petit milieu littéraire en 1884. Péladan fonda ensuite une sorte de secte, où il mélangeait hardiment christianisme ésotérique et Kabbale. Puis il se tourna vers les arts. Il avait des relations et de l'entregent. L'argent a suivi. Le premier salon Rose + Croix se déroula ainsi à Paris en 1892. Ce fut un succès intellectuel et mondain. 

Il y aura en tout six salons jusqu'en 1897. Les œuvres réunies à Venise y furent toutes présentées. Le premier, organisé en 1892, ratissait assez large. Le public y trouvait les Suisses Carlos Schwabe (né en Allemagne), Ferdinand Hodler, Félix Vallotton et Albert Trachsel. Seul Vallotton a survécu à la version de New York. Le visiteur se rend compte qu'il y avait là malentendu. Les gravures du Lausannois, à la forte charge anarchiste, devaient détonner au milieu des images éthérées ou diaboliques qu'appréciait le Sâr, dont trois portrait ouvrent l'exposition (par Jean Delville, Marcellin Desboutins et Alexandre Séon). Le public y admire le look assyrien du maître, grande barbe noire et chevelure bouclée. Avec bien sûr la longue tunique (blanche ou violette) du mage.

Une suite inconnue 

La suite apparaît plus cohérente. Le Sâr a dû pratiquer un écrémage. Il y a là les disciples de Moreau, dont le jeune Georges Rouault et l'inconnu Pierre-Amédée Marcel Béronneau, qui signe avec son «Orphée» le chef-d’œuvre de l’exposition. Mais le visiteur y retrouve aussi des suiveurs de Puvis de Chavannes, comme Charles Filiger. Il y a aussi des talents plus originaux. Je citerai Charles Maurin. Georges de Feure (avec «L'idole de la perversion»!). Edgar Maxence. Des gens dont se demande souvent ce qu'il ont pu faire par la suite. Si Péladan est déjà mort oublié en 1918, que sont devenus ensuite, sur le plan plastique, le Belge Jean Delville, mort en 1953, ou le Français Maxence, disparu en 1954? 

Organisée par Vivien Green, l'exposition reste donc de petite taille. L'accrochage propose peu de toiles par salle. Un fond rouge les met en valeur. Il y a pour le repos de l'âme (et des fesses) quelques sièges capitonnés, histoire de faire époque. L'ensemble peut sembler un peu incongru dans ce temple de la modernité. Mais finalement pas tant que ça! Max Ernst, qui fut tout de même le mari de Peggy Guggenheim, s'est largement inspiré de Gustave Moreau à la fin des années 30 et au début de la décennie suivante. En art, rien ne vient jamais de rien.

Pratique

«Simbolismo mistico, Il Salone Rose + Croix, Parigi 1892-1897», Collezione Peggy Guggenheim, 701-704 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 7 janvier. Tél. 0039 041 240 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Collezione Peggy Guggenhein/Musée des beaux-arts de Marseille): L'"Orphée" de Pierre-Amédée Marcel Béronneau.

Prochaine chronique le vendredi 11 décembre. Le Ministrère français de la culture publie son enquête sur les musées du XXIe siècle. Aïe, aïe, aïe...

 

 

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