Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Ca' Pesaro reçoit la collection Carraro d'art moderne

Crédits: Antonio Donghi/Ca'Pesaro, Venise 2017

C'est la donation de rêve pour un musée italien. Dans les autres pays, la collection formée par Chiara et Francesco Carraro ne serait pas non plus de refus. Si elle s'intégrerait mal à la Tate Modern, qui ne s'intéresse pas aux arts dits «appliqués», je suis sûr que le Musée d'Orsay ou le «Met» de New York auraient fait des bassesses pour recueillir ces 82 tableaux, sculptures et objets. Les habitués du musée parisien (Orsay, donc) reconnaîtront du reste là certaines pièces empruntées pour sa récente exposition «Dolce Vita?», qui s'intéressait à la création italienne entre 1900 et 1940. 

Pionniers dans leur intérêt pour des œuvres remontant en partie à la période fasciste, Chiara et Francesco «se sont toujours senti proches de Venise», dit un cartel (1). La proximité atteint ici son comble avec un ensemble présenté comme un tout depuis le 9 mai dans deux salles du premier étage de la Ca' Pesaro, bâtiment voué par la Ville aux arts modernes et contemporains. Il a en effet fallu aménager là un décor, avec des socles d'une part et de grandes vitrines de l'autre. Ces dernières abritent un des plus fabuleux ensembles de verreries de Murano de la première moitié du XXe siècle que l'on puisse imaginer. Des exemplaires comme nul n'en voit jamais en salle de vente. Je pense aux premières créations de Vittorio Zecchin (je viens de vous parler de lui à propos de sa rétrospective aux Stanze del Vetro), produites avant 1914. Il y a aussi de ce designer un immense vase en verre ajouré des années 20, au motif de chasse, dont il doit exister peu d'équivalents dans le mode.

Meubles, sculptures et tableaux

La donation (le musée préfère parler de «collection destinée à la Ca' Pesaro») comprend par ailleurs des meubles «Liberty» (Eugenio Quadri, Ettore Bugatti...), le nom donné à la version transalpine de l'Art Nouveau. Il y a également de la sculpture. Deux statues d'Arturo Martini, le principal créateur des années 20 à 40. Trois autres d'Adolfo Wildt viennent par ailleurs compléter le fonds d'atelier remis par les héritiers de ce virtuose du marbre symboliste. Le tout se voit pimenté par quelques tableaux. Il y a un Chirico de 1926, «La nuit de Périclès», et deux Giorgio Morandi précoces. Antonio Donghi, maître du «réalisme magique» des années 30 (dont je n'ai jamais vu un tableau appartenant à une institution étrangère à l'Italie), se voit représenté par trois toiles marquantes. Ce somptueux cadeau se clôt sur le plan chronologique avec une fresque conçue en 1957 par l'ex-futuriste Gino Severini pour un garage romain, le Garagnani. Je vous rassure tout de suite! La Ca' Pesaro est tellement grande que l’œuvre y apparaît d'une taille tout à fait normale. 

Le musée en a profité pour modifier son accrochage, très bien conçu. Belle collection, surtout dans le registre transalpin! Mais Rodin, Chagall, Kandinsky, Klimt, Sorolla ou Franz von Stuck y se voient représentés par des pièces majeures, souvent acquises par la Ville lors de Biennales. Notons par ailleurs que l'institution a reçu en don, il y a deux ans, une partie de la collection de référence sur l'«arte povera» construite par le comte Panza di Biumo. Il est aussi dépositaire de la fondation centrée sur l'art américain des années 50 à 80 formée par la marchande Ileana Sonnabend. Un ensemble lui aussi d'une importance historique capitale.

(1) Il habite du reste dans la ville au Campo San'Angelo.

Pratique 

Ca' Pesaro, 2076, Santa Croce, Venise. Tél. 0039 041 72 11 27, site www.capesaro.visitmuve.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. L'exposition du musée consacrée aux portraits de David Hockney, dont je vous ai déjà parlé, dure jusqu'au 22 octobre.

Photo (Ca' Pesaro, Venise 2017): Fragment de l'une des trois toiles d'Antonio Donghi. Celle-ci date de 1934.

Texte intercalaire.

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