Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/La Ca' Pesaro fait découvrir l'Américain William Merritt Chase

Crédits: William Merritt Chase/Ca Pesaro, Venise

La peinture américaine produite avant 1950 demeure un continent inconnu. Du moins en Europe. C'est bien ça le problème! Sa présence n'y attire souvent presque aucun visiteur, alors qu'il s'agit souvent d'un art iconique pour les musées d'outre Atlantique. D'où des coûts d'assurances très élevés, quand le prêt se voit miraculeusement accordé. On sait toutes les pressions qu'il a fallu pour que l'Art Institute de Chicago envoie à l'Orangerie, puis à la Royal Academy de Londres, le célébrissime «American Gothic» de Grant Wood (1930). Heureusement que les Anglais font aujourd'hui la fête à cette rétrospective montrant les principaux tableaux états-uniens des années 1930 (1). Les Parisiens ont plutôt eu tendance à rester chez eux... 

Dans un genre bien plus risqué, la Ca' Pesaro de Venise propose aujourd'hui William Merritt Chase (1849-1916). L'institution est de plus pauvre. Et menacée. Il y a environ un an, le maire de la ville avait proposé d'en vendre deux des chefs-d’œuvre, un Klimt et un Chagall, afin de renflouer les caisses municipales, vides à force de malhonnêtetés diverses. Le Ministre de la culture Dario Francheschini y avait vite mis (en moins d'un jour!) le holà. La publicité pour la rétrospective Chase reste du coup plus que modeste. Elle apparaît indigente. Nul doute que la manifestation n'eut pas été possible sans la Phillips Collection de Washington, qui cherchait un partenaire européen. Et quelle autre ville choisir que Venise, où Chase a vécu et travaillé?

Un natif de l'Indiana 

L'homme est né dans l'Indiana en 1849. Le 19e Etat de l'Union, admis en 1816, n'offre alors rien à un jeune artiste en puissance, surtout dans une bourgade. L'étudiant part pour New York, puis Munich. Une formation européenne, et si possible plus tard un adoubement dans un Salon officiel se voient alors jugés indispensables. Il en restera de même jusqu'à la guerre de 39, sauf pour la peinture (par ailleurs hautement estimable) dite «régionaliste». Edward Hopper (1882-1967) constitue encore un pur produit de fabrication européenne, même s'il n'existe en apparence rien de plus américain que ses tableaux. Chase fréquente dans les années 1870 des maîtres académiques en Allemagne, où il découvre surtout la peinture de Wilhelm Leibl (1844-1900), un Germanique resté inconnu chez nous. Il se voit pourtant bien représenté à la Fondation Reinhart de Winterthour. 

Chase enseigne plus tard beaucoup. Il fonde même deux écoles, la Chase School of Art et la Summer School de Long Island. Un lieu propice à la peinture de plein air à la belle saison. Il passe du monde chez lui. Je citerai juste Charles Sheeler et Georgia O'Keefe. Il lui arrive souvent d'emmener ses élèves en Europe, pour qu'ils y opèrent des découvertes, comme lui. Nous restons dans un monde traditionnel. Les admirations vont à Frans Hals, à Velázquez, au Tintoret. Notons qu'il s'agit toujours de modèles à la touche vive et large. Chase a vite abandonné le métier un peu trop serré de ses débuts, que le public voit avec un léger ennui au début de la rétrospective vénitienne.

Un rôle de passeur 

Mais l'Américain garde les yeux ouverts. Il découvre l'impressionnisme, qu'il n'adopte jamais vraiment, en dépit de splendides paysages exécutés sur le motif. Sa compatriote Mary Cassatt avait fait acheter ses premiers Degas à la richissime Louisine Havemeyer. Il pousse pour sa part des collectionneurs à faire entrer dès les années 1880 des Manet des Etats-Unis. Le limiter au rôle le passeur serait cependant fortement le diminuer. Pris entre ses domiciles américains (il vendait ses toiles très cher) et sa Villa Silli de Florence acquise en 1910, l'homme a lui-même beaucoup produit. Une belle peinture. Solide. Sans effets de manche. Résolument bourgeoise. Rien à voir avec les papillotements distingués, mais très virtuoses, de son collègue John Singer Sargent (1856-1925), né à Florence et vivant comme un personnage romanesque d'Henry James. 

Il a donc fallu beaucoup choisir, et donc retrancher, dans cette production de quelque 2000 œuvres, issues de musées américains illustres, du Museum of Fine arts de Boston au «Met» new-yorkais en passant par Philadelphie, Omaha, Houston ou Pittsburgh. La sélection a retenu à bon droit ce qui touche à l'Italie, que Chase a si souvent visitée. Elle peut ainsi culminer avec le grand Venise vu d'une chambre d'hôtel du Grand Canal & Monaco de 1913, un jour de pluie. Son dernier séjour. Le tableau se révèle par ailleurs magnifique. Impressionnant. Rien à voir avec celui, tristement raté parce qu'il est le seul, de Manet dans la Cité des Doges (2).

Portraits de famille 

Il y a aussi bien sûr dans d'autres salles, donnant sur le Grand Canal, des vues de Long Island. Des natures mortes. Des portraits de notables, ou alors de membres de sa famille nombreuse. Sa ravissante épouse lui a donné sept enfants, dont six filles, ce qui lui a permis quantité de compositions aimables, mais réalisées avec plus de rigueur et de gravité que celles d'Auguste Renoir. Je citerai pour terminer quelques autoportraits, peu flatteurs parce que peu flattés. La peinture de Chase, comme le voulait alors l'Amérique protestante, entendait alors dégager une image d'honnêteté. 

(1) «America after the Fall» dure jusqu'au 4 juin à la Royal Academy de Londres. Attention, les places sont rares!
(2) On a pu le voir, il y a quelques années, lors d'une exposition Manet au Palais des Doges.

Pratique 

«William Merritt Chase», Ca' Pesaro, 2076, Santa Croce, Venise, (la façade donne sur le Grand Canal, l'accès par l'arrière se révèle tortueux) jusqu'au 28 mai. Tél. 0039 041 524 06 95, site www.capesaro.visitmuve.it Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Ca' Pesaro): Fragment du grand portrait de jeunesse sur fond rouge, qui fait l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le dimanche 7 mai. Un Salon et des Puces au Palais de Beaulieu à Lausanne.

 

 

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