Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'Accademia rapproche Philipe Guston des poètes du XXe siècle

Crédits: Accademia, Venise

C'est un nom célèbre. Quand on parle de la peinture américaine de la seconde moitié du XXe siècle (mais attention, il est Canadien!), impossible de ne pas citer au moins une fois Philip Guston, mort à 68 ans en 1980. Le nom évoquera forcément une grande toile figurative de la fin, avec des pieds énormes, porteurs ou non de chaussures cloutées, des fantômes évoquant le Ku-Klux-Klan, des cigarettes à volutes de fumée et beaucoup de chair rose. Quelque chose de proche de la caricature, du dessin d'enfant ou de la «bad painting». Comme Mark Tobey dont je vous parlais l'autre jour à propos d'une autre exposition vénitienne, Guston fait partie des artistes dont seul l'aboutissement de la carrière semble connu.

Guston est souvent venu en Europe. Il a entretenu avec elle des liens physiques et intellectuels. Le Vieux Continent ne lui en aura guère été reconnaissant. Très rares sont demeurées les rétrospectives de son œuvre de ce côté de l'Atlantique. Je me souviens de celle que lui avait pourtant offert le Centre Pompidou. C'était à l'automne 2000. Je n'ai jamais vu des salles de Beaubourg aussi désertes. Côté collections, il n'existait alors que quelque pièces, et en réserves, au Kunstmuseum de Winterthour. Je ne connais pas le pourquoi de cette relégation. Elles dataient bien entendu des années 1970. Il aura fallu attendre la récente manifestation de l'Orangerie et de la Royal Academy de Londres pour découvrir un grand tableau rond de 1937. Surréaliste et politique à la fois. Comme un certain Pablo Picasso, ce natif de Montréal y avait figuré, avec un beau métier traditionnel, les bombardements nazis sur Guernica.

Copies d'après les maîtres 

L'exposition actuelle de l'Accademia de Venise se veut en principe tournée sur les rapports que Guston a entretenu durant toute sa vie avec les poètes (sa femme Musa Mekin, morte en 1989, écrivait du reste du vers). Elle n'en illustre pas moins toutes les phases d'une trajectoire en allers et retours entre la figuration et l'abstraction. Il y a là des pièces allant de la fin des années 20 (Guston est un précoce) à la toute fin. La localisation de la rétrospective au rez-de-chaussée d'un musée en principe voué à l'art ancien a fait sortir ses copies d'après les maîtres. Un bon point. Elles ont joué de manière inattendue un grand rôle, et ce jusqu'au bout. Un mur rassemble ainsi ses reproductions des fresques de Masaccio au Carmine de Florence. Les premières, très appliquées, remontent à 1930. Les dernières, naturellement plus libres, datent de 1980, l'année de sa mort à Woodstock. En 1965, Guston a écrit un important texte sur Piero della Francesca. Huit ans plus tard, sa toile «Panthéon» réunissait sur fond rose acidulé les noms de Masaccio et de Piero, mais aussi ceux de Giotto, de Tiepolo et de Chirico. 

Cet acquis traditionnel se retrouve dans les premières œuvres que les commissaires Paola Marini (c'est aussi la directrice de l'Accademia) et Kosme de Barañano ont rapprochées de Vierges de Giovanni Bellini ou de Cosme Tura. L'impasse se voit un peu faite sur la suite immédiate. Guston travaille entre 1934 et 1942 à des «murals», dont certains semblent encore exister, pour le compte du Federal Art Project, un organe visant à donner du travail aux artistes chômeurs pendant la Crise. Le Canadien reste figuratif jusqu'au début des années 1950. Il passe alors à l'abstraction, qui devient dominante, voire dominatrice aux Etats-Unis grâce à ses amis Jackson Pollock, Barnett Newman ou Franz Kline. Il le demeure jusque vers 1967-68, avec des frontières parfois poreuses. Une phase peu représentée à l'Accademia, où le parcours s'appuie comme je l'ai dit sur la poésie. C'est ensuite la rupture. La présentation en 1970 de ses nouveaux tableaux figuratifs provoque un scandale nous semblant aujourd'hui incompréhensible.

Cinq poètes 

Cinq poètes se voient mis à contribution, avec justifications bien sûr. Ce sont T.S Eliot, Yeats, D.H. Lawrence (plus connu comme romancier), Eugenio Montale et Walter Stevens. Des contemporains de Guston, mais toujours plus âgés que lui. Il s'agit de maîtres à penser. Si l'influence existe, elle reste cependant dure à prouver au coup par coup. Le visiteurs se demande un peu pourquoi tel tableau se voit placé sous l'influence de l'un de ces cinq guides, et pas un autre. Il reste déjà difficile d'admettre pour lui qu'une peinture en apparence aussi brute de coffrage puisse découler d'un impact littéraire. Le fait d'avoir vu la partie figurative des années 30 et 40 y aide cependant. Guston est un homme qui cache sa culture. 

L'exposition se révèle donc bien faite. Elle propose de Guston beaucoup d’œuvres, mais pas trop, avec d'utiles rapprochements. C'est un peu le remerciement de l'Italie à celui qui y aura accompli quatre longs séjours à partir de 1948, quand il a reçu un Prix de Rome. Le pays est alors devenu le grand atelier international qu'il était vers 1630 ou autour de 1780. Rome, c'est tout de même le terreau d'un homme comme Cy Twombly!

Pratique

«Philip Guston and the Poets», Accademia, Campa della Carità, 1050, Venise, jusqu'au 3 septembre. Tél.0039 041 520 03 45, site www.gallerieaccademia.org Ouvert tous les jours de 8h15 à 18h15, le lundi fermeture à 13h.

Photo (Accademia): La fin du parcours, avec trois toiles présentées sous une forme de triptyque.

Prochaine chronique le samedi 1er juin. Visite au château de Nyon.

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