Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/L'Accademia offre le Paradis retrouvé de Michele Giambono

Crédits: Accademia. Venise

Bonne nouvelle. Le Paradis a été reconquis. Précisons cependant qu'il ne s'agit pas du mythique Jardin d'Eden. L'actuelle exposition de l'Accademia de Venise, qui se terminera à la mi-avril pour faire place à un hommage à Philip Guston dans la cadre de la Biennale des beaux-arts, se penche sur la restauration récente d'un panneau de Michele Giambono. C'est l'occasion pour elle de mettre en avant un oublié de l'art du XVe siècle dans la Sérénissime. Pour faire court, je vous dirai que Giambono se case quelque part entre les Paolo ou Lorenzo Veneziano de la fin du XIVe siècle («Trecento» selon les Italiens) et l'émergence de la tribu des Bellini vers 1460.

Giambono doit être né vers 1400. Il apparaît avec une œuvre signée de 1422. Plus aucune nouvelle d'archive le citant après 1462. Si vous voulez mon avis, il doit être mort depuis. Pour l'époque, il s'agit d'une carrière plutôt longue, avec un certain nombre de peintures attestées et datées. C'est le cas du «Paradis», en fait un «Couronnement de la Vierge». Il existe un panneau similaire de 1444, co-signé par Giovanni d'Alemagna et son beau-frère Antonio Vivarini. Ces deux-là, je vous en déjà parlé l'an dernier lors de l'hommage aux Vivarini proposé à Conegliano. Fraîche comme l’œil, l’œuvre se trouve à San Pantaleone, une église dont je vous recommande la visite à cause de son plafond baroque en trompe-l’œil de Gian Antonio Fumiani (plus de 1000 mètres carrés!).

Une copie non conforme 

Mais revenons à ce premier «Paradis». Il a dû beaucoup plaire, puisqu'en 1447 des commanditaires connus, les Dotti, en exigent une copie pour leur chapelle. L'acte existe. Peu après, Giambono achète son panneau et ses couleurs. On a aussi le document. Il a donc dû livrer sa version, qui se permet beaucoup de variantes, en 1448. Mais il n'a ni mis son nom, ni donné l'année de ce qu'il devait sans doute considérer comme une besogne alimentaire. L’œuvre était ruinée à son entrée à l'Accademia. Un premier restaurateur l'a totalement repeinte vers 1830, masquant toute la partie haute. Un autre a enlevé les couches additionnelles en 1948. Strip-tease. Restait à rendre à ce retable sa beauté et sa lisibilité. Plus à pratiquer des études scientifiques. 

Présentées sous forme de photos dans une salle à part, comme celles portant sur le merveilleux «Saint Georges» qui se trouve toujours à San Trovaso, ces dernières se révèlent surprenantes. Giambono utilisait, selon la technique de l'époque, la tempera. Une peinture à l’œuf. Mais il connaissait déjà l'usage de l'huile, le fameux «secret des Flamands», qu'aurait en principe apporté à Venise Antonello da Messina vers 1470 (1). Giambono ajoutait en prime des couches de laques. Cela devait être éclatant à l'époque, mais la mixture a mal supporté le temps, alors que la technique traditionnelle du tandem Giovanni d'Alemagna-Antonio Vivarini a parfaitement tenu le coup. Les expérimentateurs, de Léonard de Vinci à Sir Josuah Reynolds, ont trop joué avec le feu. Leur "cuisine" n'a pas tenu.

Une petit exposition 

L'exposition reste de taille réduite. Elle occupe une partie des nouvelles salles de l'Accademia (2), au rez-de-chaussée, ouvertes en 2015 après plus de vingt ans d'attentes et de tergiversations, le reste du musée demeurant à l'état de ruine poussiéreuse. Sur fond bleu, il y a en tout et pour tout quatorze tableaux, plus une sculpture peinte. Une partie est en plus due aux Alemagna-Vivarini. Réalisé avec goût, l'accrochage de cette manifestation conçue par Paola Marini, Matteo Ceriana et Valeria Poletto met en valeur un artiste qui séduit, pris comme il l'est entre les derniers raffinements du «gothique international» et les prémisses de la Renaissance. Un art du merveilleux qui aurait eu su la fin la révélation de l'Antiquité apportée non loin de là, à Padoue, par le jeune Andrea Mantegna. Autant dire qu'il faut aller voir cette manifestation de poche (comme il existe des théâtres de poche). Ce n'est pas de si tôt qu'on réunira des pièces de ce méconnu, qui méritait bien son petit coup de projecteur. 

(1) La télévision française avait réalisé dans les années 1970 un feuilleton avec Isabelle Adjani et Jean-Claude Dauphin dans le rôle d'Antonello de Messine. Titre: «Le secret des Flamands».
(2) L'Accademia fête (assez tristement) son bicentenaire en 2017.

Pratique

«Il paradiso riconquistato, Trame d'oro e colore nella pittura di Michele Giambono», Accademia, 1050, Campo della Carita, Venise, jusqu'au 17 avril. Tél. 0039 041 520 03 45, site www.gallerieaccademia.org Ouvert le lundi de 8h15 à 14h. Les autre jours jusqu'à 19h30.

Photo (Accademia, Venise): Un fragment du fameux "Paradis", dans la version de Giambono.

Prochaine chronique le 1er avril. Un livre très illustré pour les années Christian Bernard du Mamco.

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