Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Damien Hirst fait naufrage au Grassi et à la Punta della Dogana

Pour être gros, c'est gros. La chose apparaît même énorme. Démesurée. Le colosse situé dans la cour couverte du Palazzo Grassi de Venise mesure dix-huit mètres de haut. Et encore n'a-t-il pas sa tête, posée sur le sol! Ce géant en résine patinée bronze (1) en met plein la vue, avec son mélange de réalisme, faisant supposer le travail d'un praticien chevronné, et d'excroissances marines fantastiques. Il est d'ailleurs fait pour ça. «Treasures from the Wreck of the Unbelivable» constitue moins l'exposition de l'année qu'un étalage de pouvoir et de fric. François Pinault prolonge d'ailleurs la chose sur son second site de la Lagune. La Punta della Dogana abrite, sur l'autre rive du Grand Canal, de nouvelles gâteries monumentales signées Damien Hirst. 

Il y avait dix ans qu'on avait perdu l'Anglais de vue. Bien sûr, les galeries Gagosian l'avaient bien montré depuis dans chacune des succursales (Gagosian, c'est un peu le luxueux McDo de l'art contemporain). Mais le Britannique, né en 1965 à Bristol, n'avait rien produit d'essentiel depuis 2008. Du moins en apparence. Ces «trésors» forment en effet un projet de longue haleine, aujourd'hui livrés d'un coup au public, et sans doute ensuite au marché. Il a fallu à l'homme convaincre le milliardaire français, grand collectionneur mais aussi propriétaire de Christie's, d'investir ce qu'il fallait. Des dizaines de millions. Puis s'est agi de mettre la lourde machine en branle. Hirst occupe depuis longtemps un énorme atelier, où d'innombrables petites mains œuvrent anonymement pour lui.

Mégalomanie

Dès lors l'artiste, devenu entrepreneur, a pu se laisser aller à la mégalomanie. L'idée de base, assez simple, voire même simplette, est de faire croire à une fabuleuse découverte archéologique. C'est celle de toute une civilisation qui aurait fait naufrage (comme la nôtre le ferait en ce moment, mais métaphoriquement) au Ier siècle de notre ère ou au début du IIe. Richissime affranchi (et donc ex-esclave), Cif Amotan II aurait amassé pour l'installer dans un temple, toutes les merveilles du monde connu. Artificialia comme naturalia, autant dire issues des beaux-arts comme de la nature. Il aurait uni les crânes de cyclopes aux plus belles statues égyptiennes, grecques et romaines. Las! Son navire, L'Aspitor ou L'Incroyable, aurait coulé à pic du côté de l'Afrique de l'Est. Il a fallu attendre notre époque pour faire remonter du fond de la mer ces chefs-d’œuvre. «Treasures from the Wreck of the Unbelivable» pousse la mystification jusqu'à montrer les films des expéditions sous-marines. 

Déjà peu crédible sur le plan narratif (Hirst se livre par ailleurs à quelques canulars, dont celui d'un Mickey archéologique tiré des eaux profondes), l'aventure se révèle encore moins convaincante sur le plan artistique. Dieu que c'est laid, tout ça! Surtout nettoyé. Le Britannique propose en effet certaines œuvres avec, côte à côte, la version couverte de coraux et autres anémones de mer, et celle, bien lisse, après restauration. Du coup, les dernières illusions tombent. Il y a là des marbres d'une rare vulgarité, sans doute exécutés à Carrare à l'ordinateur, des bronzes aussi kitsch que les délires sur papier de l'illustrateur Boris Vallejo et des machins dorés à faire croire que l'exposition a été financée non pas par l'austère François Pinault, mais par le flamboyant Donald Trump.

Louanges obligatoires 

Logiquement l'entreprise aurait dû se voir descendue en flammes, après son ouverture avec de grandes «parties» début avril. Eh bien non! On ne s'attaque pas à l'homme d'affaires. Si la presse italienne (du moins celle que j'ai lue) se contente de décrire sans juger, la française y est allée de ses hommages empressés (2). C'est le cas à chaque manifestation du Grassi et de la Punta della Dogana. Les journalistes se rendent à Venise, invités bien sûr, comme s'ils avaient à payer un tribut au maître. Je suis surpris de constater que leurs interminables textes paraissent dans les mêmes titres nationaux qui font aujourd'hui tant de morale dans les domaines politique, économique ou social. Là, toute éthique a disparu, ce qui prouve que l'argent a bel et bien une odeur. 

Que dire pour terminer? Après avoir exprimé toute mon admiration aux ouvriers qui ont dû bouger et installer ces monstres dans des espaces finalement plutôt restreints, je m'interrogerai sur le futur. Où va finir cette quincaillerie? Pas par un retour à la mer, bien sûr, ce qui semblerait pourtant la meilleure solution! Y aura-t-il un repreneur chinois ou russe pour mettre le tout dans un musée à construire? Une chose sûre. Ce ne sera pas un Italien. D'abord ici les temps ici sont durs, même s'il existe encore des fortunes comme celle de Miuccia Prada. Ensuite parce que les visiteurs ont, comme naguère les Allemands de l'Est, «voté avec leurs pieds». Les Vénitiens et les touristes nationaux se sont mis aux abonnés absents. Dans les salles, on entend parler avant tout français. Les locaux passent du restent pour ne pas aimer Pinault, alors qu'ils ont adoré Peggy Guggenheim.

Et la vraie archéologie? 

Une dernière remarque, puisque «Treasures from the Wreck of the Unbelivable» relève de la fausse histoire. Si mes souvenirs sont bons, en reprenant à la Ville le Palazzo Grassi, le Français s'était engagé à poursuivre les manifestations archéologiques qui avaient fait le succès du lieu sous l'ère Fiat («Les Phéniciens», «Les Celtes»...). Il y a bien eu «Rome et les Barbares», un succès d'organisation remarquable, en 2008. Depuis, plus rien. Et la suite, c'est pour quand?

(1) Dans l'Antiquité, le Colosse de Rhodes, l'une des Sept Merveilles du Monde, était en vrai bronze.
(2) Les journaux anglais se sont montrés plus réservés.

Pratique

«Treasures from the Wreck of the Unbelivable», Palazzo Grassi, 3231 Campo San Samuele, et Punta della Dogana, 2, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 3 décembre. Tél.0039041 523 16 80, site www.ticketlandia.com pour les billets ou www.palazzograssi.it pour les données pratiques. Ouvert de 10h à 19h, sauf le mardi.

Photo (Keystone): Le colosse sans tête dans la cour du Palazzo Grassi.

Prochaine chronique le mardi 6 juin. Vraie archéologie, cette fois. Les folles découvertes de la Linea C du métro romain.

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