Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

VENISE/Après les "grande nave" la dépopulation. Le ville perd ses habitants

Crédits: DR

Venise est en danger. Venise se meurt. Il y a des décennies que le cri monte, mais la source des périls change avec le temps. Il y a ainsi eu la pollution. Fausse alerte apparemment. Il y a trente ans, d'aucuns affirmaient que la ville perdait au moins un pour-cent par année de ses marbres, tombés en poussière. A ce que je sache, le tiers d'entre eux n'a pas disparu. Puis ce fut l'«acqua alta», cette fameuse remontée d'eau qui inonde la cité, en sortant du sol par capillarité. Il ne s'agit pas là d'une nouveauté, due à l'abaissement (extrêmement lent) du sol. Le phénomène existe depuis le XIXe siècle au moins. Il restait cependant alors exceptionnel. 

Afin de remédier à ces marées, il y a eu le projet «Moïse». Une idée contestée qui met pour le moins du temps à sortir de son berceau. J'ignore du reste où on en arrive, après des années de chantier, à la mi-2017. A ensuite pris le dessus l'affaire des «grande nave». Vous savez, ces bateaux de croisière monstrueux (environ 50 000 tonnes) qui traversent la ville entre la Giudecca et le Dorsoduro, tirés par des bateaux-pilotes pour la plus grande joie de leurs 4500 passagers. Tout le monde craint que l'un de ces monstres se couche une fois en faisant tout s'effondrer sous son poids. Un décret a été pris en 2012 afin de les interdire. Mais il n'a jamais été signé. Trop d'argent en jeu... 

Votation sauvage 

Eh bien là, il y a eu votation! Oh, le "référendum" n'avait pas valeur de loi. Il s'agissait d'une consultation sauvage de la population, tenue le 18 juin. N'empêche que les bureaux n'ont pas désempli, à la stupeur générale. Le résultat s'est révélé stalinien. Il y a eu plus de 18 000 opposants, ce qui représentait le 98 pour-cent des bulletins, contre un pour-cent de gens favorables et un autre d'indécis. La chose devrait aider à débloquer la situation, Rome ayant déjà offert beaucoup d'argent et le maire (l'actuel n'est pas encore en prison) devant tout de même faire face à ses électeurs. On parle cependant de 2019, le temps d'aménager le Lido, ou plus probablement Porto Marghera. Un site industriel qui ne manque après tout pas d'allure. 

Une autre menace se voit cependant aujourd'hui mis en avant. Plus insidieuse. Il s'agit de la dépopulation. Le nombre des habitants de la ville est très contesté. Il a quelque chose de politique. Il semble cependant bien qu'il soit descendu en dessous de la barre des 50 000, l'extrême gauche annonçant (mais sans dire par rapport à quoi) que leur chiffre a encore récemment diminué de 1600. La chose tient à l'absence d'activité commerciale autre que touristique, l'université Ca Foscari, en plein «boom», n'attirant que des étudiants pendulaires. La faute incombe aussi au vieillissement des Vénitiens, qui finissent par mourir. Il semble que les gens ayant un logis à Venise, mais n'y résidant pas, ne soient pas pris en compte. Notons que ce dépérissement touche d'autres lieux très fréquentés par le flot des estivants. San Giminiano, en Toscane, aurait ainsi perdu les deux tiers de ses habitants en trente ans.

Le scandale des maisons vides 

Quelles sont les conséquences? Les commerces disparaissent. Je ne parle pas ici des boutiques du centre ville. Il y en aurait 550 rien que pour la mode, la plus visitée étant paradoxalement l'antenne de Vuitton, pourvue au troisième étage d'un centre culturel. Ce sont les magasins de proximité des quartiers populaires qui font les frais de cette rétractations, faute de clients indigènes. Certaines maisons se vident peu à peu. C'est le scandale des «case vuote». Un jour, le dernier appartement occupé perd ses locataires. Ou ses propriétaires. Il est intéressant de deviner quelles sont les maisons aux volets à la fois lépreux et définitivement clos. L'immobilier reste pourtant hors de prix par ici. 

Ces demeures vides vont assez vite tomber en décrépitude. Il ne se trouvera personne pour les relever. Il s'agit là d'architectures pauvres, souvent médiocres, n'intéressant guère les comités de sauvegarde. Elles préfèrent les palais et surtout les églises. Ces dernières ne se portent finalement pas si mal quand on pense à la situation française. Notons cependant que ces édifices en fin de vie ne sont pas tous aussi dépourvus d'occupants qu'on veut bien le dire. Certains servent de dortoirs pour le personnel sous-payé des commerces du centre. Il y a quelques années, il était surtout chinois. Puis on l'a connu indien. Aujourd'hui, je ne sais plus très bien. Personne n'en parle. Ce sont d'ailleurs des quartiers un peu désolés, où les architectures restent si vides d'habitants qu'on penserait aux tableaux métaphysiques de Giorgio de Chirico. La chose peut sembler très picturale. Séduisante même. On aimerait cependant ne pas trop voir se multiplier ces tableaux de ruines.

Photo (DR): Un des bateaux traversant Venise.

Texte intercalaire.

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