Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Vendue illégalement en 1935, puis spoliée par les nazis, une Croix revient à Venise

San Pantaleone peut enfin montrer le chef d'oeuvre peint du XIV siècle qui a vécu un vrai polar. Allez voir! L'église est en plus magnifique.

La Croix après restauration. L'image n'est hélas pas très bonne.

Crédits: DR

On pourrait en faire un feuilleton sur Netflix, même si l'action manque un peu de sexe (soft, bien entendu!). Le happy end vient d'avoir lieu dans l'église San Pantaleone (1) de Venise, où se trouve un extraordinaire plafond baroque peint sur toile (443 mètres carrés) de Giovanni Antonio Fumiani, mort en 1710 après être tombé d'un échafaudage. L’œuvre concernée se trouve dans le chœur. Il s'agit d'une grande Croix peinte (environ deux mètres cinquante de haut), réalisée dans la première moitié du XIVe siècle. Le texte auquel j'emprunte ces informations ne précise pas son origine. Il me semble s'agir d'une réalisation toscane de l'époque.

En mauvais état, le panneau se trouvait jusqu'en 1935 dans l'édifice. C'est alors, en plein fascisme, qu'un prêtre peu scrupuleux l'a vendue pour un bouchée de pain, en se disant que les autorités n'y verraient que du feu. C'est bien ce qui s'est passé. La disparition n'a été signalée qu'en 1946, après un inventaire. Entre-temps la peinture, connue par une photo en noir et blanc de 1933, s'était retrouvée sur un marché doublement noir, puisque le noir était la couleur du régime. Mal restaurée, elle a ainsi transité par Bassano del Grappa, où le panneau a été acquis par un antiquaire florentin. Mari d'une des premières grandes aviatrices, le collectionneur Ernst Saulmann la voit et l'acquiert chez lui, à un tout autre prix bien sûr. Juif, l'homme fuit en France au moment des «lois raciales» de 1938. Avec la croix, apparemment. Celle-ci lui a en effet été spoliée par les nazis à Paris.

Au pied de Neuchwanstein

La Croix réapparaît en 1956-57. Elle appartient alors à Gustav Rochlitz qui a beaucoup flirté avec les hitlériens. Elle passe à sa femme, qui vit dans une belle villa juste sous le château de Louis II de Bavière à Neuschwanstein, puis a sa fille par héritage en 1987. Celle-ci la cède à un marchand peu scrupuleux qui ne trouve rien de mieux que de tenter de la vendre à San Pantaleone... au prêtre désormais octogénaire qui l'avait bradée en 1935 (2). Refus. Dénonciation. L’œuvre se retrouve du coup dans la cible de la Tutela Patrimonio Culturale, celle-là même qui sert de cadre aux délicieux polars de l'Anglais Iain Pears, avant que ce gros dadais se mette aux romans philosophiques. Elle avait été acquise entre-temps par la maison de ventes aux enchères Lempertz de Cologne, qui comptait la faire passer sous le marteau pour son propre compte. Gêné aux entournures, Lempertz donne donc cette patate chaude au Vatican, qui la garde quelques années, avant de rendre l'objet à San Pantaleone. Après une seconde restauration ratée, faite en Allemagne.

Il fallait redonner à la peinture sa couleur. C'est l'Intesa SanPaolo qui s'en est chargée avec son opération annuelle «Restituzione». Le résultat a donc d'abord été vu au château Venaria Reale de Turin, dans une opération un peu promotionnelle. Puis l’œuvre a été confiée à San Pantaleone, où le clergé l'a la accrochée très, très haut. On ne sait jamais. A côté, dans un chapelle, se trouve un merveilleux retable d'Antonio Vivarini et de son beau-frère Giovanni d'Alemagna, daté 1444. Encore une histoire entre l'Italie et l'Allemagne!

(1) Lors du martyre de San Pantaleone au IVe siècle, il est sorti du lait et non du sang de son corps. C'est du coup devenu le patron des médecins.
(2) Ce détail ne figure pas par pudeur à San Pantaleone. je l'ai trouvé dans la presse régionale.






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